Innovation & Défense : un couple gagnant à l’international ?

Publié le 14 Octobre 2016 à 11:29

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Communiquer, se connecter ou se géolocaliser partout dans le monde est désormais devenu un jeu d’enfant ! Ces technologies internet, GPS et bien d’autres que le « pékin »(1) utilise dans sa vie quotidienne n’existeraient pas si les militaires ne les avaient pas initiées pour des raisons d’abord opérationnelles. Les frontières entre les deux mondes seraient-elles pour autant aussi perméables et profitables aux deux parties ?


Un navire sans équipage humain, du métal liquide pour des drones à mémoire de forme, un robot-tueur intelligent, une peau artificielle et un spray capable de rendre un objet invisible à un radar, des lentilles de contact permettant de voir dans l’infrarouge ou encore une armure liquide pour les forces spéciales…

Autant de projets innovants de recherche et développement (R & D) en lien avec la Défense qui relevaient jusqu’alors d’un film de sciencefiction comme Minority Report (2002) avec Tom Cruise en super agent bardé de technologies. Au-delà de la part de fantasmes que suscitent (et alimentent) ces ultra technologies, il n’en a pas toujours été ainsi. L’innovation a d’abord été un terme contesté et ce durant plus de 2 500 ans. C’était une notion dangereuse qui modifiait trop ouvertement l’ordre établi, et pouvait de facto représenter un danger pour la société. Cette diabolisation de l’innovation va perdurer jusqu’au XIXe siècle et à la révolution industrielle avant de s’imposer avec force dans nos sociétés modernes comme vecteur de progrès. Toute innovation bute cependant contre un obstacle de taille selon les spécialistes : « la vallée de la mort ». Toute technologie doit en effet franchir le fossé séparant l’innovation conçue dans un laboratoire (ou un garage pour la marque Apple) et la technologie industrialisée.

Si l’innovation ne semble pas à la hauteur des attentes générées, la désillusion produite peut mener à l’impasse. Ainsi, les lunettes de réalité virtuelle première génération ont été rapidement abandonnées, en raison de leur coût prohibitif et de leurs lacunes techniques. Des faux pas, voire des catastrophes industrielles, que ne peuvent pas se permettre les acteurs du monde de la Défense compte tenu des enjeux et des contraintes budgétaires toujours plus fortes.

SECTEURS ET MARCHÉS CONNECTÉS

Réalité virtuelle, intelligence artificielle, imagerie satellitaire, robotique autonome, drones, énergie, armes et munitions dites intelligentes ou encore nanotechnologies, les investissements colossaux consentis sur ces marchés renseignent sur un secteur dont les retombées et les interactions sont nombreuses. Outre ses retombées directes dans le domaine de la robotique militaire et l’industrie navale, les drones marins font par exemple progresser des domaines connexes comme la réalité augmentée. Cette dernière technologie permettant de superposer des informations synthétiques (indications ou même avatars virtuels) en cohérence totale avec le monde réel. Pour rendre cette innovation viable, il faut donc être capable de comprendre son environnement grâce aux techniques de cartographie et de vision artificielle notamment. Financer l’innovation dans le monde de la robotique, c’est donc in fine faire progresser les technologies de réalité augmentée, dont les applications militaires commencent à être identifiées. Le projet JFX3(2) du ministère de la Défense britannique en témoigne dans le domaine de la navigation tactique. Les routes utilisées par un procédé de lunettes de réalité augmentée sont plus pertinentes que les routes déduites par les moyens habituels, de nuit comme de jour, avec un effet plus spectaculaire en mode nocturne. Une autre innovation n’est pas passée inaperçue outre-Atlantique. La livraison officielle en mai dernier à l’US Navy de l’USS Zumwalt, premier de la série des destroyers lance-missiles furtifs(3), a même fait sensation dans le monde naval. Ce bâtiment à la silhouette saillante et imposante, au design futuriste, à la furtivité poussée à son paroxysme et aux systèmes d’armes complets est devenu le plus important bâtiment de combat de surface de la flotte américaine (après les porte-avions et les unités amphibies). Dans sa catégorie, c’est même le plus imposant au monde après les croiseurs nucléaires russes de la classe Kirov(4). Une nouvelle ère de la stratégie navale est indubitablement en train de s’écrire.

NANOTECHNOLOGIES, SCIENCES COGNITIVES & CIE

Le domaine des nanotechnologies est également emblématique en termes d’innovations. Un budget de près d’1,4 Mds de dollars a été voté par le gouvernement américain pour le programme scientifique National Nanotechnology Initiative, ce qui en fait d’ailleurs le programme scientifique le mieux financé par l’État. Les nanotechnologies et ses applications dans le monde des opérations militaires sont prometteuses. Grâce aux nanocapteurs, l’information pourra être stockée et analysée plus efficacement, le renseignement et la surveillance pourront fortement progresser.

Les projectiles pourront atteindre une précision extrême grâce à des nano-ordinateurs incorporés dans chaque munition. Les applications en santé et médecine militaire sont également nombreuses, comme par exemple les textiles photocatalytiques revêtus de nanoparticules à base de dioxyde de titane, permettant de développer des tenues auto-décontaminantes. Quant aux métasurfaces diélectriques, elles permettront de rendre invisible son porteur à certaines longueurs d’ondes. Le domaine des nanotechnologies, biologie, informatique et sciences cognitives (NBIC) intéressent également les stratèges de la Défense. La convergence naturelle entre informatique et sciences cognitives est d’ailleurs à l’origine de l’essor des technologies d’intelligence artificielle. De telles convergences sont évidemment génératrices de progrès mais imposent de relever des défis éthiques. Trop d’outils technologiques risquent en effet de vite saturer les capacités cognitives humaines. Traiter un système complexe (drones, robots et systèmes d’armes) peut faire basculer toute décision dans une logique de mathématisation trop poussée. Un danger tant la prise de risques et l’intuition sont des ingrédients à savoir manier, doser et parfois accepter en opérations. Car, finalement, seul le terrain commande qu’il soit terrestre, marin ou aérien. La complexité, la multiplicité et la versatilité des menaces imposent néanmoins aux armées et aux industries d’investir dès à présent dans les technologies de demain. Mais la surenchère technologique doit être évitée à tout prix de sorte que l’équilibre entre science, prospective, vision, anticipation, pragmatisme et réalités soit le plus optimum possible. Une certitude dans cet univers en mouvement constant : les innovations sont intimement liées à la guerre. Les nouvelles technologies ne devraient nullement faire mentir cet adage.

Étienne Turpin
d’après « Innovation technologique de défense : rupture et convergences », d’Emmanuel Chiva. Défense & Industrie n°7, juin 2016.

(1) Désigne le « civil » par opposition au « militaire ». Chronique à lire sur www.colsbleus.fr/articles/1350
(2) Joint Focus Experimentation 3 (JFX3) est un projet britannique de recherche et de développement concernant les sciences et technologies navales, dont plus spécifiquement l’usage de la réalité augmentée au profit de l’entraînement des forces et dans les opérations de demain.
(3) L’USS Michael Mansoor, deuxième de la série Zumwalt, a été baptisé le 18 juin 2016 tandis que la construction de la troisième unité de ce type (l’USS Lyndon B. Johnson) a débuté en avril 2012.
(4) La Marine russe a annoncé en avril 2015 la construction d’une nouvelle génération de destroyers anti-missiles lourds dotés d’une propulsion nucléaire en remplacement des croiseurs de classe Kirov. La tête de série de ces destroyers dernière génération devrait être mise sur cale en 2017 à Saint-Pétersbourg avant une entrée en service espérée entre 2023 et 2025.

Source: Marine nationale
Droits: Marine nationale

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