La tragédie du Bouvet

Publié le 28 Juillet 2015 à 13:17

© Marine nationale

Hiver 1914, la victoire de la Marne en septembre a sauvé Paris de justesse. Tandis que les armées des deux camps s’enterrent dans des tranchées,  un conflit va opposer les troupes ottomanes (alliées aux troupes allemandes) à une force navale franco-britannique dans la péninsule de Gallipoli, l'actuelle Turquie. C’est la bataille des Dardanelles.

Winston Churchill en est convaincu : il faut absolument aider les troupes russes car elles fixent les allemands sur le front de l’Est, soulageant ainsi les forces alliés en France. Contre l’avis de ses officiers généraux, le premier lord de l'Amirauté met sur pied une opération navale d’envergure intégrant des bâtiments français[1]. Ses objectifs ? Forcer les détroits ottomans et menacer Constantinople pour contourner les armées. Son modus operandi ? Une attaque depuis la mer des sites de défense ottomans concentrés dans la péninsule de Gallipoli, une bande de terre formant la partie nord du détroit des Dardanelles reliant la mer Égée à la mer de Marmara.

Le 19 février 1915, une  escadre franco-britannique, menée par le tout récent cuirassé HMS  Queen Elizabeth, commence à pilonner les positions ennemies. Les premières fortifications sont écrasées tandis que l’ouverture du détroit des Dardanelles est déminée. « Du bruit, de la poussière, de la fumée mais finalement peu de dommages… », diront plus tard les historiens. Agacé par la lenteur des opérations autant que par la mobilité des batteries ennemies qui échappent finalement aux bombardements, Churchill exhorte ses troupes à accroître la pression. Des messages de leurs alliés allemands sont interceptés et révèlent que les forts ottomans sont presque à court de munitions. La confiance est de mise.

Placées sous le commandement de l'amiral Paul Émile Aimable Guépratte[2], les forces françaises engagées font bonne figure au sein d’une flotte composée de 18 cuirassés et de nombreux croiseurs et destroyers. Le 18 mars, l’attaque conjuguée contre les batteries côtières ottomanes est lancée. Au centre du dispositif, les navires de sa Majesté cherchent à localiser et à détruire les bastions de résistance. Les Français évoluent sur leur bâbord  avec  les cuirassés d'escadre Gaulois et Charlemagne, et sur tribord avec les cuirassés le Suffren et le Bouvet. Ce dernier est rapidement touché. Les huit impacts de l'artillerie ennemie ne lui causent cependant que des dommages légers. Plus problématique, son canon de 305 mm situé à l'avant est hors d’usage suite à une avarie. Lorsque l'amiral donne l'ordre de la relève, le Bouvet fait demi-tour mais heurte une mine ennemie. Le  cuirassé est touché au centre à tribord, sous la ligne de flottaison au niveau de sa tourelle de 274 mm. L’explosion est tellement violente qu’elle cause une voie d'eau et inonde les machines. Le Bouvet se couche très rapidement. Ce chavirage s’explique aisément selon le CA (2S) Eric Vicaire, passionné par cette affaire : « À cause d’une conception erronée du compartimentage de la coque, les cuirassés de ce type étaient réputés chavirables si l’on ne contrebalançait pas rapidement la voie d’eau. Même Émile Bertin[3], le grand ingénieur des constructions navales et du Génie maritime, avait relevé cette défaillance. Il ne sera pourtant pas écouté  et les modifications proposées ne furent pas  retenues». En moins d'une minute seulement, le cuirassé Bouvet coule, ainsi que la majeure partie de son équipage. Cette tragédie coutera la vie à 648 marins, dont celle du commandant Rageot de la Touche, mort en héros pour la France. Petit-fils de ce dernier, le CA (2S) Eric Vicaire s’explique : « Présent en passerelle, mon aïeul aurait pu se sauver, mais il choisira de ne pas abandonner son bateau et son équipage - code de l’honneur oblige. Le commandant en second le CF Autric et le CF Cosmao Dumanoir[4] adjoint chargé de la sécurité y ont également glorieusement laissé la vie ».

Le cuirassé Bouvet coulé, l'escadre franco-britannique continue de subir de grosses pertes. Deux cuirassés britanniques, l'HMS Ocean et l'HMS Irresistible, coulent à leur tour touchés par des mines dérivantes. Le Gaulois est touché sous la flottaison à l'avant par un obus. Son commandant réussira cependant à s'échouer sur une île voisine. Renfloué, il sera équipé de caissons pour améliorer sa stabilité latérale. La tragédie du Bouvet  fera la une de la presse de l’époque, dont celles du journal L’Illustration qui ne manquera pas d’exalter l’héroïsme de ses marins. Sur les quatre cuirassés français, seul le Charlemagne finira la guerre indemne.

Fiasco retentissant ? Succès d’estime ? Pour les historiens, cet épisode sera longtemps sujet à controverses. Seules certitudes, à Londres, la conclusion incertaine de cette opération vaudra la démission de Churchill de son poste de premier lord de l'Amirauté. Il commandera par la suite un bataillon d'infanterie écossais sur le front de l'Ouest en 1916. Quant aux stratèges de l’époque, l’issue de la bataille des Dardanelles[5] leur fera propager la thèse selon laquelle des débarquements n'ont aucune chance contre des défenses modernes reprenant les mots de Nelson : « Quiconque part avec une flotte à l’assaut d’une forteresse à terre est un fou ». Cette idée perdurera jusqu'au débarquement alliée en Normandie de juin 1944, contredisant ces thèses et influençant ainsi durablement la doctrine amphibie moderne.

Auteur : Stéphane Dugast

LA BATAILLE DES DARDANELLES EN  6 DATES

2 janvier 1915 :Le grand-duc Nicolas de Russie demande l'aide des britanniques suite à  une grande offensive des Ottomans dans le Caucase.

17 février 1915 : Un hydravion britannique réalise un vol de reconnaissance au-dessus des Dardanelles.

17 mars 1915 : Invoquant une santé déficiente et peu convaincu du résultat escompté, l’Amiral Roben demande à être relevé de son commandement de la flotte franco-britannique. Son second, l’Amiral de Robeck, le remplace au pied levé.

18 mars 1915 : À 13 h 58, le cuirassé Bouvet heurte une mine ennemie et coule.

Mars 1915 : C’est le début de l'ascension de l’officier de carrière Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938) qui œuvrera ensuite à la guerre d'indépendance et deviendra le premier président de la Turquie. 

Avril 2015 : La bataille des Dardanelles sert de trame au long-métrage La Promesse d'une vie (The Water Diviner) réalisé par Russell Crowe.


[1] :      À la suite d’une grande offensive menée par les Ottomans dans le Caucase, le grand-duc Nicolas de Russie demande, le 2 janvier 1915, l’aide des Britanniques. Ces derniers lancent alors une opération navale conjointe avec les français, leurs alliés, afin de forcer les Ottomans à redéployer leurs forces dans les Dardanelles, et ainsi soulager les Russes. Depuis 1882, la France le Royaume-Uni et la Russie ont fait alliance, formant la « Triple-Entente ».

[2] :      Alors commandant de la division de complément de l'armée navale opérant dans les Dardanelles, le contre-amiral Guépratte (1856-1939) – surnommé « Point d’Honneur » - quittera son commandement en mai 1915 et sera nommé préfet maritime à Bizerte.

[3] :       Louis, Émile Bertin dit Émile Bertin (1840-1924). Savant, ingénieur naval et auteur de nombreuses innovations dans la marine militaire et civile. Émile Bertin fit les plans et participa à la construction d'environ 150 bâtiments de surface. Il conduisit ainsi la France, dès 1898, au deuxième rang des marines mondiales, derrière le Royaume-Uni. Il est l'auteur de plus de cinquante ouvrages ou mémoires scientifiques et techniques.

[4] :       Une rue de Brest porte aujourd'hui le nom du cuirassé Bouvet. Un boulevard de Lorient porte le nom d'Eugène Cosmao Dumanoir, capitaine de frégate, chargé de la sécurité du Bouvet, qui se sacrifia pour faire évacuer le navire au moment du naufrage.

[5] :       La bataille des Dardanelles sera également appelée « campagne de Gallipoli » par les Britanniques et les Ottomans qui deviendront en 1923 des citoyens Turcs.

 

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