La Flottille du Niger, les marins à la conquête de Tombouctou

Publié le 27 Mai 2015 à 11:01

@Marine nationale

La Flottille du Niger

Les marins à la conquête de Tombouctou (1884-1893)

Alors que, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la colonisation de l’Afrique progresse jusqu’aux régions les plus enclavées du continent, les marins continuent d’apporter un savoir-faire précieux sur les voies naturelles d’accès que constituent les grands fleuves africains.

Ainsi, en Afrique occidentale, l’axe de progression défini par le général Faidherbe, gouverneur du Sénégal (1854-1861 et 1863-1865), consiste à passer du bassin du fleuve Sénégal à celui du Niger, soit une rupture de charge de 350 kilomètres entre le dernier poste français et Bamako. En 1863, une première reconnaissance dans cette direction par le lieutenant de vaisseau Eugène Mage lui permet de tracer le plan d’action de ses successeurs : « Si la France veut intervenir d'une manière efficace dans la politique du Soudan[1], il n'y a, suivant moi, qu'un moyen sérieux, c'est de remonter le Niger avec des bâtiments ».

Ce projet va susciter bien des vocations chez les marins quand reprend, à la fin des années 1870, le mouvement d’unification des possessions françaises d’Afrique occidentale. Le 1e février 1883, la prise de Bamako permet l’établissement d’une flottille permanente sur le Niger. Sa mission : la reconnaissance et la pacification des régions riveraines jusqu’à Tombouctou, la « perle du désert » bénéficiant, depuis le Moyen-âge, d’une aura mystérieuse. 

Une aventure logistique

La constitution d’une telle force à mille kilomètres de l’arsenal de Dakar est, en soi, une aventure logistique. En 1884, une petite canonnière démontable baptisée Niger, est transportée jusqu’à Bamako. Mais elle peine à dépasser les 5 nœuds et il faut l’installer dans un mouillage en aval de Bamako, au-delà des rapides. La navigation est d’autant plus difficile qu’elle dépend entièrement des maigres ressources en bois du pays, faute de charbon, ainsi que de la crue du fleuve. Grace à cette première expérience, les années suivantes sont consacrées au renforcement de la flottille et à la reconnaissance du pays.

Ainsi, en 1886-1887, le lieutenant de vaisseau Émile Caron transporte à Bamako la machine d’une nouvelle canonnière à construire sur place, le Mage. Mais celle-ci ne donne pas satisfaction, malgré l’exploit technique que représente cette construction. Le LV Caron poursuit donc l’exploration du fleuve avec le Niger et atteint pour la première fois Korioumé, un village qui sert de port fluvial à Tombouctou. Cette mission est riche de renseignements diplomatiques et permet également de lever une carte du fleuve au 1/500 000e. En 1888, le lieutenant de vaisseau Davoust arrive à Bamako avec une nouvelle canonnière Mage, à coque de fer, et fonde l’arsenal définitif de la flottille, à Koulikoro. Épuisé par ses efforts, il meurt l’année suivante, laissant à ses successeurs une flottille opérationnelle dont l’activité peut prendre une tournure plus militaire.

Le temps des expéditions

C’est d’autant plus nécessaire qu’une nouvelle expédition jusqu’à Korioumé, menée par le lieutenant de vaisseau Jean-Gilbert Jaime, éprouve un « raidissement » du pays face à la présence française, qu’il s’agisse des monarques indigènes ou des bandes Touarègues hostiles. L’année suivante, l’enseigne de vaisseau Émile Hourst pacifie le haut Niger avec ses canonnières, puis participe à la prise Ségou à la tête d’une flottille de pirogues. 

C’est dans ce contexte d’exacerbation de la course à la colonisation sur le point de s’achever, qu’une fièvre de gloire saisit des officiers impatients d’associer leur nom aux dernières conquêtes de l’Empire. Le lieutenant de vaisseau Henri Boiteux, nommé au commandement de la flottille du Niger en 1892, fait partie des « têtes brûlées » que les écrits de Caron et Jaime ont habitués à considérer que la conquête de Tombouctou revenait de droit aux marins.

A l’abordage… de Tombouctou

Á la fin du mois de novembre 1893, Boiteux appareille donc avec le Mage et le Niger, bien décidé à ne pas rester aux portes de la ville sainte. Profitant d’une crue exceptionnelle, il peut emprunter un marigot qui l’amène à portée de canons de la ville. Celle-ci est alors assiégée par les Touaregs, et l’arrivée des Français est sans doute vue comme un moindre mal : le 15 décembre 1893, les notables de Tombouctou signent un traité plaçant leur ville sous autorité française. Autorité encore précaire puisque les marins français sont soumis à forte pression. Ainsi, le 28 décembre, l’enseigne de vaisseau Aube, le second maître Le Dantec et quinze matelots indigènes sont tués dans une embuscade. Obligé de défendre à la fois la ville et sa flottille avec des moyens dérisoires, Boiteux s’astreint à des sorties quotidiennes appuyées par des tirs de 37mm. Enfin, le 4 janvier, le décrochage des tribus Touarègues se confirme et le 10, la colonne de renforts du lieutenant-colonel Bonnier rallie Tombouctou.

La « prise à l’abordage » de Tombouctou n’en a pas moins un goût amer pour les marins du Niger, et particulièrement pour leur chef qui doit se défendre de l’accusation d’insubordination et subir les critiques de la presse métropolitaine. Car cette victoire contestée survient au moment précis où l’administration des colonies s’émancipe de la rue Royale pour devenir un ministère distinct, marquant la fin de l’aventure coloniale. Les militaires explorateurs, diplomates et conquérants passent donc la relève aux administrateurs. Le 1e juin 1895, la flottille du Niger est définitivement supprimée.

Dominique Guillemin, chargé de recherche au Service historique de la Défense,

est responsable du projet « Marine OPEX » consacré à l’histoire des opérations extérieures de la Marine.

Dates-clés

1863 : publication, par le général Faidherbe, d’un plan de conquête du Soudan. Expédition du LV Eugène Mage et du médecin de Marine Quintier vers le fleuve Niger.

1e février 1883 : conquête de Bamako par le LCL Gustave Borgnis-Desbordes. La flottille du Niger est créée en 1884.

1886-1887 et 1888-1889 : expéditions successives du LV Émile Caron et du LV Jean-Gilbert Jaime sur le Niger. Les marins rêvent d’être les premiers à Tombouctou.

1892-1893 : le LCL Louis Archinard est gouverneur du Niger. Il planifie la conquête de Tombouctou avant d’être destitué et remplacé, à titre temporaire, par son adjoint, le LCL Bonnier.

15 décembre 1893 : prise de Tombouctou par le LV Boiteux, commandant de la flottille du Niger. Combats répétés conte les Touaregs qui encerclent la ville.

1895 : création du gouvernement général de l’Afrique occidentale française (AOF). Le Sahara devient alors le dernier horizon de l’expansion coloniale française.


[1] On nomme alors Soudan, ou « Soudan français » la région de la boucle du moyen-Niger correspondant à l’actuel Mali.

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