SOUVENIRS INÉDITS D’UN ANCIEN MARIN EN INDOCHINE.

Publié le 10 Octobre 2014 à 10:06

La jonque en premier plan © Humbert Fiore

La présente relation de souvenirs est due à la rencontre imprévue entre monsieur Humbert Fiore et le commissaire en chef de la marine Jean Noël Beverini à l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, les 20 et 21 septembre derniers au Conservatoire Dépôt des modèles de la marine à Toulon. Transmission inédite de souvenirs d’Indochine.

Jean Noël Beverini (JNB) : Monsieur Fiore, vous êtes né à Cannes le 29 avril 1930. Comment avez vous rejoint la marine nationale ?

Humbert Fiore (HF) : J’avais 18 ans en 1948 ; je me suis rendu à Marseille à l’ancien Hôtel du Louvre et de la Paix sur la Canebière où se trouvait alors le siège de la marine nationale. J’ai demandé à m’engager. Après quelques examens, je suis retourné chez moi avant d’être convoqué au Fort Lamalgue à Toulon, puis au 5°Dépôt. J’ai été dirigé par train sur Mimizan, dans les Landes, pour un premier stage d’instruction. Nous étions pratiquement tous formés pour l’Indochine : exercices de tirs au fusil mitrailleur, apprentissage de la voile et de la navigation sur le lac d’Aureilhan, manoeuvre  du canot, informations sur les conditions de vie, éventuellement d’emprisonnement, voire de tortures (description des baguettes de riz dans les doigts … ) pour tester notre résistance psychologique.

JNB : Puis ce fut le grand départ !

HF : Après six mois de stage intensif mais passionnant et un congé, ce fut  effectivement l’embarquement sur le Champollion de la compagnie des Messageries Maritimes. J’avais été déclaré apte pour l’Indochine. Un mois très difficile de traversée, à fond de cale, sans hublot, sur ce paquebot pourtant luxueux que nous avions pu visiter. Arrivée à Saïgon et destination sur la Base des fusiliers marins commandos. Je fus désigné pour Haïphon comme maître d’hôtel au mess des officiers mariniers. Mon commandement ayant besoin d’hommes pour assurer l’escorte d’un convoi de munitions d’Hanoï à Trung-Ha, je me portais volontaire. Plus de 200 kilomètres  dans des paysages magnifiques. De retour à Hanoï, sous le haut commandement de l’amiral Querville, un amiral sensationnel renommé pour son humanité, je reçois mon baptême de l’air sur Catalina et ai même le droit à un « atterrissage sur le ventre ».  Je suis versé dans la compagnie Saint-Jean de Crèvecœur, dite Crèvecœur, sous les ordres du commandant Petit. Un officier très original, toujours habillé en vietnamien, en « Kékouan ». C’est là que je découvre la baie d’Along pour une surveillance à partir du poste côtier d’Aponwan.

JNB : Vous voilà donc vrai marin embarqué et pas sur n’importe quel bâtiment ?

HF : Une jonque ! Une véritable jonque à voile, sans moteur, sans radio, longue d’une dizaine de mètres. Trois jours en mer, trois jours en poste à terre à Cat Haï. En mer, les balles des Viets nous passaient au dessus de la tête. Sous les ordres d’un second maître, chef de jonque, nous étions dix hommes à bord dont deux à trois vietnamiens qui faisaient la cuisine.

JNB : Comment viviez-vous à bord ? Et question de commissaire, comment étiez-vous nourri ?

HF : Les pécheurs locaux nous apportaient du poisson. Nous embarquions du riz et la marine délivrait des conserves d’ailleurs excellentes. Nous mangions à la baguette, comme nos vietnamiens.

JNB : Il était préférable d’avoir les baguettes au bout des doigts plutôt que … sous les doigts et sous les ongles !

HF : Heureusement cela ne m’est jamais arrivé. La nuit, nous dormions à même le pont sous une couverture. Mais nous étions heureux ; nous avions entre nous une solidarité extraordinaire. Il le fallait. Notre second maître, chef de jonque, était un véritable père de famille. Un copain a été tué en baie d’Along par une balle Viet en 1950. Chaque année je dépose des fleurs à sa mémoire au Mémorial d’Indochine à Fréjus. Je ne regrettais que deux choses : notre premier maître alsacien à terre qui était une véritable  «  peau de vache » et l’impossibilité de se baigner en baie d’Along à cause du danger des serpents de mer.

JNB : Quelle impression gardez-vous de ces années de votre engagement dans la marine ?

HF : Elles sont les plus belles années de ma vie. J’ai effectué une seconde affectation en Indochine sur la Foudre  (ex TCD américain, LSD 12 puis ex Okéanos grec). Je fus ensuite désigné pour la « marine blanche » à Saïgon auprès de l’Etat-major Transmission Ecoute Radar, avant d’être rapatrié en France en 1955. J’avais l’impression de quitter le paradis.

JNB : Si je vous comprends bien, un paradis sur terre mais un paradis de guerre sauvé par la solidarité qui vous unissait.

HF : Oui, je ne l’ai jamais rencontrée si forte ailleurs. C’est pour cela que je vais sur la tombe de mon copain chaque année ; c’est la même solidarité. C’est pour cela aussi que je viens aujourd’hui chez vous (au Conservatoire) pour retrouver la marine, notre si belle marine.

Propos recueillis par Jean Noël Beverini les 20 et 21 septembre 2014 au Conservatoire.  

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