La Chine, une nation de la mer ?

Publié le 28 Juillet 2014 à 16:35

© Marine nationale

Depuis les expéditions de l’amiral Zheng He au début du XVe siècle, la Chine aurait tourné le dos à la mer. Son territoire pourvu de longs littoraux et de lieux stratégiques est pourtant bien servi par la géographie physique, mais le pouvoir politique a longtemps ignoré les richesses potentielles à gagner outre-mer. Cependant depuis les années 1980, la Chine réapparaît sur la scène maritime, en développant ses ambitions comme ses moyens.

Cette politique s’incarne notamment dans des revendications de souveraineté. Les archipels des mers de Chine sont disputés par les pays côtiers : Diaoyu/Senkaku entre Japonais et Chinois, Paracels et Spratleys en mer de Chine méridionale, surtout entre Vietnamiens, Philippins et Chinois. Bien qu'inhabités, ils sont autant de territoires potentiellement riches en ressources halieutiques ou en hydrocarbures. Mais c'est aussi le rôle stratégique de cette zone qui attise les convoitises. Située au carrefour de grandes routes maritimes internationales, la région n'est évidemment pas dénuée d'intérêt. L’amplification des programmes d’armement navals a par ailleurs fait croire à une « course aux armements navals » en Asie orientale et du Sud-Est. Certes, ces acquisitions peuvent servir au contrôle des voies maritimes pour une « stratégie de déni d’accès ». Ou bien à un rééquilibrage des nations du sud-est asiatique face à la course en avant initiée par Pékin, dont l’acquisition de sous-marins sert une stratégie « du faible au fort ». Mais ces phénomènes sont aussi fortement tributaires d’instrumentalisations politiques, utiles sur les scènes intérieures de chaque pays. Si la doctrine d’emploi militaire de ces armes est nécessaire à la compréhension de ce théâtre maritime, elle n’est pas suffisante pour en avoir une lecture complète. Quittons un instant la perspective des États, des enjeux géopolitiques et des conflits internationaux pour utiliser d'autres amers pour lesquels les mentalités et les représentations, c’est-à-dire les éléments conscients ou inconscients qui tiennent de la culture ou de l’idéologie, sont aussi importants que les facteurs économiques et sociaux.

En mer, loin de ces enjeux de pouvoir, ce sont surtout les pêcheurs qui se côtoient et forment la première ligne du jeu de go. Si le tracé des frontières des Zones économiques exclusives fait théoriquement échoir aux uns et aux autres des espaces de pêche, ceux-ci sont contestés et l’action de l’État en mer est tributaire des pratiques quotidiennes des marins. Les zones de relâche par gros temps, dans une région plus qu’une autre soumise aux aléas climatiques, sont recherchées quel que soit le pavillon qui flotte sur le caillou le plus proche. Or c’est le pavillon du bateau qui se montre qui dit la puissance de l’État qu’il représente. Qui est capable d’organiser une patrouille ? Qui pêche dans ce bras de mer, qui contrôle les bateaux dans cette lagune ? Qui fait la police dans ce détroit, contre des pirates qui font fi des codes juridiques décidés bien au-delà de leur niveau ? C’est à la lecture de ces éléments qu’est réhabilitée toute la vocation maritime de la région, et son instable complexité.

Toujours du côté des gens de mer, le rôle joué par la diaspora chinoise outre-mer est symptomatique[1]. L’Asie du Sud-Est compterait 30 millions de Chinois. Leur implantation a par exemple modifié la démographie de la Malaisie péninsulaire, où les Malais sont minoritaires. A Singapour, on parle le « singlish », mélange de chinois, de malais et d’anglais. Ce métissage des langues dit combien des communautés nouvelles ont émergé, du fait des rencontres, sans qu’un lien avec la métropole n’ait été abandonné pour autant. La diaspora reste attachée à la puissance étatique de la Chine  (Instituts Confucius, retours financiers…) tout comme elle conserve un lien social et sentimental avec son foyer d'origine. Le caractère ultra-marin de cette « troisième Chine » (selon l’expression de C. P. Fitzgerald) dément, à lui seul, l’image d’une Chine, bloc de granit monolithique, le dos tourné à la mer.

Si Yves Lacoste fait de la nation le cadre géopolitique par excellence, c'est bien parce qu’elle traduit au mieux la perception que des milliers, des millions d’hommes se font de leur territoire. La dynastie mandchoue, la dernière dynastie impériale, avait effectivement perçue la mer plutôt comme un danger. Pourtant, entre le XIXe et une grande moitié du XXe siècle, la place des Chinois comme intermédiaires de choix des structures coloniales européennes, notamment au Vietnam, comme usuriers, petits capitalistes, et marins venus de Hong-Kong ou de Shanghaï, invite à reconsidérer le tant invoqué « retour » chinois sur la scène maritime au cours des années 1980. L'Asie orientale et du Sud-Est ne peut être pensée que si l'on entend la Chine, non pas comme un bloc, un tout cohérent, mais comme une nation où les intérêts sont éclatés entre une multitude d'acteurs, où les frontières existent peu pour qui prend la mer, alors qu’elles sont sanctuarisées par les imaginaires.

Asp .Thibault Leroy
Centre d’études stratégiques de la Marine


[1] Voir à ce sujet Pauline ROUILLON, « La Chine d’Outre-Mer, une diaspora d’influence ? », Cargo Marine, http://cesm.marine.defense.gouv.fr/

Source: Marine nationale
Droits: Marine nationale

 

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