Histoire : les marins du Pont de Papier

Publié le 19 Février 2014 à 11:51

C’était un petit pont, proche de la capitale de l’actuel Vietnam. Il enjambait un cours d’eau pour accéder à un village où l’on fabriquait du papier. Pour les marins français, c’est un lieu historique où de grands actes de courage conduisirent à de grands sacrifices, au service de la France.

20 novembre 1873, 04h30. A quelques centaines de mètres des remparts de la citadelle d’Hanoï, les marins et soldats de l’infanterie de marine se lèvent, s’équipent, avalent une soupe chaude. Les quelque sept mille Annamites et Chinois qui occupent la citadelle n’imaginent pas que les cent-quatre-vingt Français commandés par le lieutenant de vaisseau Francis Garnier sont prêts à marcher à l’assaut.

Bombardement d’un fort par des marins français. Les hommes de Francis Garnier s’emparent de la forteresse d’Hanoï en novembre 1873.

 

A un contre quarante, l’ascendant moral et la détermination valent mille fusils. Une première colonne, sous les ordres de l’enseigne de vaisseau Bain de La Coquerie fait diversion à la porte Sud-Ouest de la citadelle. Le reste des hommes, répartis en trois détachements conduits par le sous-lieutenant de Trentinian, l’enseigne de vaisseau Esmez et l’aspirant Hautefeuille doivent se rendre maîtres de la porte Sud-Est puis pénétrer dans la Citadelle afin de la soumettre. A partir des canonnières Espingole et Scorpion, embossées à proximité sur le fleuve Rouge, l’enseigne de vaisseau Balny d’Avricourt dirigera un feu d’artillerie navale sur les remparts. Les défenseurs réagissent mais tirent mal. En revanche, le feu des canonnières est précis. La porte Sud-Est résiste. La mitraille fait éclater l’un des barreaux de bois qui garnissent le haut des vantaux. Garnier n’hésite pas : il saute, s’agrippe, bascule par l’ouverture ainsi offerte et se retrouve à l’intérieur, brandissant son revolver. Trentinian puis deux hommes le suivent de quelques secondes. De l’intérieur, à la voix, l’intrépide officier dirige le tir des canons. La porte massive finit par être enfoncée. Les Français se ruent dans la citadelle et prennent les autres portes à revers. En moins d’une heure, nos couleurs flottent sur la grande tour de la citadelle d’Hanoï. Pas un mort, pas un blessé chez les Français. Quatre-vingt morts, trois cents blessés et deux mille prisonniers chez l’ennemi.

La prise de la citadelle d’Hanoi redonne à Francis Garnier une liberté d’action que lui contestaient, jusqu’aux jours précédents et par les moyens les plus menaçants, les mandarins de Tu-Duc, empereur d’Annam. Garnier a décidé de tenter ce coup de force à la fois pour protéger sa mission et pouvoir ainsi mettre un terme à l’impunité des Pavillons Noirs, pirates chinois qui menacent le commerce sur le fleuve Rouge.

 

En décembre 1873, les Pavillons Noirs (pirates chinois) assaillent à leur tour la citadelle d’Hanoï. Francis Garnier trouvera la mort dans cet assaut.

 

Si les Tonkinois accueillent plutôt favorablement la nouvelle situation, les Pavillons Noirs restent une menace. Ils finissent par constituer une véritable armée qui s’installe devant Hanoï. Garnier, qui prévoyait une sortie pour desserrer l’étau des pirates, y renonce finalement, espérant aboutir par la négociation après avoir reçu des ambassadeurs apparemment conciliants de la cour de Hué. Pourtant, le dimanche 21 décembre en fin de matinée, l’alerte est donnée d’un assaut de l’ennemi. Mise en fuite par une volée des canons de la citadelle, la troupe de Pavillons Noirs est aussitôt pourchassée par Garnier et un petit groupe d’hommes. Balny s’élance, lui-aussi ; il doit courir derrière l’ennemi tandis que Garnier cherchera à le prendre à revers. Balny parvient à repousser les pirates jusqu’à trois mille mètres des remparts, au-delà du Pont de Papier, petit dos d’âne de pierre qui enjambe un cours d’eau. Mais, retrouvant l’un de ses matelots décapité, il s’élance, la rage au cœur, vers les positions des Pavillons Noirs. Stoppé par le tir des pirates, il est rapidement cerné par l’ennemi. Il décharge les six coups de son revolver puis, à grands moulinets de sabre, tente de se dégager. En vain. Percé de coups, il succombe. Sa tête est aussitôt tranchée. Presqu’au même instant, Garnier est si ardent à débusquer une autre colonne de Pavillons Noirs qu’il se retrouve lui aussi isolé, avec trois de ses compagnons. Derrière un petit tertre où se protège l’ennemi, une décharge les arrête. Garnier veut poursuivre l’offensive mais son pied se prend soudain dans un trou du terrain et le fait chuter. Dans l’instant, les Pavillons Noirs l’entourent et le tuent à coups de lances. Il est décapité et sa tête est exhibée comme trophée à l’intérieur des lignes ennemies.

Journée noire que ce 21 décembre. Elle ouvre une période de neuf ans durant laquelle la France va rester impuissante au Tonkin, commençant par abandonner les audacieuses conquêtes de Francis Garnier. Critique très dur de l’œuvre de Garnier, le lieutenant de vaisseau Philastre est l’artisan du traité du 15 mars 1874. Ce Traité, certes privilégie la France dans les relations extérieures du royaume d’Annam, mais réduit considérablement son influence. Le retrait des Français a pour conséquence le déclenchement de représailles meurtrières, en particulier contre les chrétiens tonkinois. On estime à vingt-mille le nombre des victimes de ces jours sanglants et à trois cents le nombre de villages brûlés ou détruits sur les bords du fleuve Rouge.

L’action de force du capitaine de vaisseau Henri Rivière en 1882

Au début de 1882, l’anarchie règne au Tonkin. Les mandarins lettrés et les Pavillons Noirs y contestent même l’autorité de Hué. Par le traité de 1874, la sécurité dans les ports et sur le fleuve relevant en partie des Français, le premier gouverneur civil de Cochinchine, le préfet, ancien officier de marine, Charles Le Myre de Vilers, demande une intervention immédiate de la France. Le capitaine de vaisseau Henri Rivière, commandant le Tilsitt et la Division navale de Cochinchine rejoint donc Hanoï avec l’aviso Parseval et le transport Drac. Homme de lettres reconnu des salons culturels parisiens, le commandant Rivière est aussi un officier fort courageux comme il l’a déjà montré en Nouvelle-Calédonie. Dès son arrivée, le 3 avril, il constate l’hostilité manifeste des mandarins vis-à-vis des Français. Bien que le gouverneur lui ait recommandé une démonstration pacifique, Rivière considère que seule une action de force sera de nature à lui donner l’avantage. Comme Garnier, un peu plus de huit ans plus tôt, il pose un ultimatum au gouverneur de la citadelle d’Hanoï. Celui-ci reste sourd et le 26 avril 1882 à huit heures du matin, Rivière fait bombarder les remparts. A dix heures, l’assaut est donné aux portes Nord et Nord-Est par les marins soutenus par les deux compagnies d’infanterie de marine rejointes à Hanoï et commandées par le chef de bataillon Berthe de Villers. A midi, la citadelle est prise. Il y a quatre blessés parmi les Français dont le commandant de Villers. Les Annamites comptent eux, quarante morts et vingt blessés. Rivière s’installe dans la citadelle d’Hanoï, laissant l’administration dans les mains des Annamites. Il a montré sa force avec succès cependant la réaction des cours de Hué et de Pékin ne se fait pas attendre. Interdit de toute autre action militaire par son gouvernement, le commandant Rivière va vivre des mois difficiles, constatant le renfort permanent au Tonkin, des Pavillons Noirs et des troupes des mandarins de Hué. Finalement, après de multiples demandes, sept cents hommes de l’infanterie de marine lui sont envoyés en renfort, commandés par le lieutenant-colonel Carreau et le commandant de Badens. Ils arrivent à Hanoï, à bord de la Corrèze, le 24 février 1883. Un mois plus tard, afin de desserrer l’étau et de garantir l’accès à la mer, le commandant Rivière décide de prendre la citadelle de Nam Dinh. L’assaut a lieu le 27 mars ; il coûte la vie au lieutenant-colonel Carreau, mort des suites d’une amputation d’un pied sur le lieu de la bataille. C’est encore une victoire de la bravoure et de l’ascendant moral mais le scénario de 1873 se reproduit : pendant que Rivière est à Nam-Dinh, Hanoï est attaquée par quatre mille hommes. Villers parvient à les repousser ; néanmoins, la situation est grave. La citadelle de Nam-Dinh confiée au commandant de Badens, Rivière revient à Hanoï, et demande des renforts à l’amiral Meyer, commandant la division navale de mer de Chine. Le 11 mai, l’armée ennemie, forte de quinze à vingt mille hommes commence à tirer sur Hanoï. Le 14, les renforts navals arrivent. Les 15 et 16 mai, des sorties françaises ont lieu. Chaque fois, l’ennemi recule. Confiant, Rivière décide une nouvelle sortie le 19 mai au matin pour mieux dégager Hanoï. Mais cette fois, il a affaire à plus forte partie : l’adversaire résiste. Peut-être a-t-il été averti par une trahison… Le commandant de Villers tombe, mortellement blessé. Près du Pont de Papier, un canon glisse dans la rizière. Sous le feu ennemi, le commandant Rivière qui vient d’ordonner le repli, aide à pousser les roues pour le remonter rapidement sur la piste. Avec lui, l’aspirant Moulun, de la Victorieuse qui reçoit soudain une balle en pleine tête. Rivière tombe lui aussi, l’épaule brisée. Il se relève le temps de voir mourir à son côté le capitaine Jacquin et retombe, touché une seconde fois. Les Pavillons Noirs se précipitent et se livrent à leurs sinistres amputations sur les corps des trois officiers.

La mort d’Henri Rivière, l’homme qui, s’il avait vécu, aurait été amiral et académicien, provoquera un choc à Paris.

Sur les côtes de France, le nouvel amiral commandant la division navale d’essais basée à Cherbourg, ignore encore que son devoir va l’appeler sur les traces de Garnier et de Rivière. Il s’appelle Amédée Courbet.

Vice-amiral d’escadre (2s) Bruno Nielly

 

Dates clés :

20 novembre 1873 : Francis Garnier s’empare d’Hanoï et l’empereur Tu Duc est contraint d’accepter le protectorat français sur l’Annam et le Tonkin.
21 décembre 1873 : Assaut des Pavillons Noirs sur Hanoï. Mort de Balny et Garnier.
15 mars 1874 : Traité qui réduit considérablement l’influence de la France au royaume d’Annam.

 

Source : VAE (2S) Bruno Nielly / Marine nationale
Droits : VAE (2S) Bruno Nielly / Marine nationale

 

 

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