Entretien avec le VAE Bernard-Antoine Morio de l’Isle, amiral commandant les forces sous-marines et la Force océanique stratégique (ALFOST)

Publié le 10 Octobre 2018 à 19:30

© J.-P. PONS/MN - Cap vers le large après avoir quitté la base opérationnelle de l’île Longue.

VAE Bernard-Antoine Morio de l’Isle, amiral commandant les forces sous-marines et la Force océanique stratégique (ALFOST)

« Le maintien de cette permanence à la mer est un véritable défi au quotidien »

 

 

Cols Bleus : Quelle signification revêt pour vous cette 500e patrouille ?

Alfost  : Cet anniversaire a une double signification : d’une part il marque la fierté du travail accompli durant plus de 45 ans de présence ininterrompue à la mer et, d’autre part, il représente une incitation à poursuivre notre mission avec détermination. 

Il est aussi l’occasion de rendre hommage à tous ceux qui ont œuvré pour assurer cette permanence à la mer, qu’ils soient industriels ou marins. Ils ont su faire preuve à la fois de constance dans l’effort et d’adaptation. Leur engagement mérite d’être souligné car on ne fait pas un tel métier sans passion et sans un réel souci de réaliser coûte que coûte une mission essentielle à la sécurité de notre pays. Je voudrais aussi mentionner les familles des sous-mariniers qui vivent, pendant plusieurs mois, séparées de leurs proches, sans aucune nouvelle. Nous leur devons beaucoup et il nous appartient de les soutenir au mieux pendant ces longues périodes d’absence. 

Le maintien de cette permanence à la mer est un véritable défi au quotidien. Le contrat est clair : disposer en permanence d’au moins un SNLE en patrouille, ce qui impose un maintien en condition opérationnelle (MCO) de qualité et un équipage apte à faire face à l’imprévisible. Ceux qui parlent de routine se trompent !

 

CB : Dans le contexte actuel, la permanence à la mer est-elle toujours incontournable ? 

Alfost  : La permanence à la mer, décidée dès l’origine de la Fost et confirmée par les présidents de la République successifs, est un gage de crédibilité et d’invulnérabilité. 

« Crédibilité », car faire fonctionner un système aussi complexe qu’un SNLE témoigne à la fois de notre savoir-faire industriel et opérationnel. C’est un message clair adressé à nos adversaires potentiels, démontrant notre capacité à mettre en œuvre, à tout moment, la dissuasion dans sa composante océanique. 

« Invulnérabilité », car, une fois en mer, le SNLE n’est plus lié à sa base arrière de l’Île Longue, par nature plus vulnérable. « Invulnérabilité » encore, car sa dilution dans l’immensité des océans, associée à ses qualités intrinsèques de discrétion, le rend absolument indétectable. 

Enfin, c’est une marque de puissance car seulement deux autres pays ont fait le choix de disposer d’une permanence de SNLE à la mer : les États-Unis et la Grande-Bretagne. 

 

CB : Sur quelles exigences s’appuie la permanence à la mer ?   

Alfost  : La permanence à la mer demande de relever trois défis.

Un défi humain, avec des équipages autonomes et très compétents, aptes à intervenir sur plus d’une centaine d’installations d’un SNLE et capables de durer à la mer sans soutien extérieur.

Un défi industriel et technique : un SNLE c’est un million de pièces. L’excellence, dans ce domaine, repose sur des équipes industrielles très réactives en mesure de se mobiliser pour répondre dans des délais contraints à la forte exigence de disponibilité. Par sa complexité, par la présence sur la même plateforme d’un réacteur nucléaire, de torpilles de combat et de missiles balistiques à charge nucléaire, la gestion de la coactivité et de la compatibilité des travaux requiert une précision et une rigueur extrêmes en période d’entretien.

« Sortir » un SNLE du chantier, à intervalle régulier, traduit une grande maîtrise du MCO par nos industriels.

Un défi opérationnel, car ne l’oublions pas, en patrouille, le SNLE est en opérations 24h/24. À ce titre, il n’a pas droit à l’erreur. Défi opérationnel auquel contribuent de nombreuses unités de la Marine pour assurer la sûreté de nos approches aéromaritimes : frégates anti-sous-marines (ASM), patrouilleurs de haute mer, avions de patrouilles maritimes, chasseurs de mines… Leur action est essentielle pour garantir l’invulnérabilité du SNLE, en particulier dans les phases de départ ou de retour de mission.

CB : Au-delà des SNLE, dans quelle mesure nos sous-marins nucléaire d’attaque (SNA) concourent-ils à la dissuasion ?

Alfost  : Les SNA sont essentiels à la dissuasion pour au moins trois raisons.

Ils sont la vitrine des forces sous-marines en termes de savoir-faire et participent ainsi à la crédibilité de l’ensemble de la force. 

Ensuite, les SNA sont de redoutables chasseurs de sous-marins. À ce titre, ils sont indispensables à la sûreté et au soutien des SNLE, comme à la protection du porte-avions à la mer. Dans des conditions très différentes, ils sont ainsi en mesure d’apporter un soutien à la Force océanique stratégique (Fost) et à la Force aéronavale nucléaire (FANu). 

Et puis, nos commandants de SNLE ont tous une expérience de « chasseurs » comme anciens commandants de SNA. Cela leur donne un avantage décisif dans la conduite du SNLE à la mer. 

Les forces sous-marines constituent ainsi une seule et même famille : un nombre important de sous-mariniers naviguent d’ailleurs sur SNA et sur SNLE au cours de leurs carrières. Le partage des savoir-faire est très important.

 

CB : Enfin, quelles sont vos préoccupations pour l’avenir de la Force océanique stratégique et des forces sous-marines ?    

Alfost  : Les forces sous-marines sont constituées de personnels civils et militaires dévoués, endurants, pugnaces, imaginatifs et combatifs. Ce sont eux ma première préoccupation. On ne sert pas les forces sous-marines par hasard. C’est un métier extraordinaire, qui nécessite un engagement très fort. Dans une société en pleine évolution, je veille à la « respiration de la force », aux équilibres entre vie professionnelle et vie privée. Nous devons attirer, recruter, fidéliser.

Les forces sous-marines se renouvellent et nous allons accueillir les SNA de type Suffren, successeurs des Rubis. Il faudra être en mesure d’utiliser des capacités nouvelles : missiles de croisière navals, mise en œuvre de forces spéciales avec leurs équipements… Se former, armer ces nouveaux SNA, tout en restant engagés sur tous les théâtres d’opérations, représente un défi humain et technologique passionnant, auquel nous nous préparons. 

Besoin de recrutement, exigence de formation, innovation avec l’arrivée du Suffren : ces priorités s’inscrivent dans le plan Mercator fixé par le chef d’état-major pour toute la Marine. Pour réussir cette transformation, nous avons besoin des énergies de tous.  

 

Propos recueillis par la rédaction

Vos réactions: 
Moyenne: 3.7 (3 votes)
Envoyer