Conférence Talk - L'esprit d'équipage par ALFAN

Publié le 9 Juillet 2018 à 10:25

© F Bogaert / Marine nationale

Le 6 juin dernier, le vice-amiral d’escadre Jean-Philippe Rolland, commandant la Force d’action navale (ALFAN), était invité au cycle de conférences internationales Talk, dont le but est de témoigner autour de valeurs qui valent la peine d’être vécues. Il avait choisi de parler de « l’esprit d’équipage ». 

Cela se passe dans les années 2000, quelque part en océan Indien, sur une frégate furtive de la Marine nationale. Nous en sommes à la fin de notre troisième mois de mission. La fatigue, l’usure commencent à se faire sentir. À bord, les traits sont tirés, les visages marqués. La perspective d’un retour à Toulon, dans quelques semaines, commence néanmoins à se préciser. Quand l’ordre tombe : le dernier mois sera consacré à une opération spéciale. Pendant quatre semaines, discrétion absolue. Pas de téléphone, pas d’escale, pas de mail. Simplement un message par personne et par semaine, relu par le commandant en second avant envoi, pour s’assurer qu’aucune donnée relative aux opérations en cours ne sera divulguée.

 

Un atout majeur 

J’aimerais vous en dire plus sur cette opération… mais je ne le peux pas. Son contenu est classifié par le secret de la défense. Je peux au moins vous assurer qu’elle a été couronnée de succès et que nous sommes finalement rentrés à Toulon lessivés, mais heureux et fiers des résultats obtenus. Pour réussir cela, un atout majeur : l’esprit d’équipage…

La mer est un milieu où l’on ne ment pas. On se découvre soi-même. On se révèle aux autres tel qu’on est. Ça peut faire des dégâts… Ceux qui se sont fâchés avec un ami au bout d’une semaine de croisière à la voile me comprendront… Pour surmonter cet exercice de vérité, pour ne pas en souffrir mais au contraire en tirer le meilleur, un impératif : créer, entretenir et renforcer l’esprit d’équipage.

L’esprit d’équipage, qu’est-ce que c’est ? C’est comme l’esprit d’équipe. Mais le match ne dure pas 80 minutes, il dure 80 jours, et sans mi-temps. Le terme d’équipage, le savez-vous, remonte à un mot du XIe siècle, « eskif » avec un k. « Eskif » a donné « esquiper », qui signifie embarquer, prendre la mer. L’équipage, l’équipée, l’équipe, l’équipement, autant de mots qui en découlent et qui traduisent bien cette idée de mise en mouvement, de changement d’horizon, d’aventure, mais qui expriment aussi le besoin de se préparer, au plan humain comme au plan matériel, pour être capable de faire face, en autonomie, à l’aléa. 

C’était recommandé quand on partait sur les mers au XIe siècle… Aujourd’hui, me direz-vous, c’est différent… Mais en êtes-vous bien certains ? C’est vrai, les outils modernes de navigation et les moyens de communication par satellite ont accéléré l’ouverture des espaces maritimes aux activités humaines. Mais aujourd’hui encore, il reste nécessaire de se préparer avant de se confronter à un milieu, la mer, qui n’est toujours pas notre espace naturel de vie. La loi de l’évolution ne nous a pas encore permis de nous affranchir du mal de mer… Et au milieu de l’océan, dans le gros temps, une hotline peut être utile en cas de panne, mais le marin devra toujours in fine intervenir par lui-même pour la surmonter.

Progresser ensemble vers un objectif commun

Comme commandant de la flotte de surface, je suis allé récemment inspecter une frégate, le Jean Bart, qui rentrait de déploiement opérationnel. Dans les premières semaines de sa mission, les marins du bord ont dû faire face à un incendie sur un moteur de propulsion. Ils l’ont éteint rapidement, mais les dommages sur ce moteur étaient sérieux. Les experts à terre ont d’abord estimé que 4 mois seraient nécessaires dans un chantier naval pour réparer. 

L’équipage l’a fait en un mois, dont l’essentiel en mer. En étant solidaire, en se serrant les coudes, en y mettant toute leur énergie. Les marins n’avaient pas vraiment le choix, alors ils l’ont tenté, et ils l’ont fait. Grâce à l’esprit d’équipage.

Faire face aux succès comme aux difficultés d’une mission, c’est se renforcer collectivement, c’est progresser ensemble vers un objectif commun. J’insiste sur ce point. Il faut un objectif commun pour aligner les énergies et les volontés dans la même direction. Mais la proue du navire ne suffit pas à donner cette direction, à conférer du sens à l’action collective. C’est bien au commandant de rappeler la mission, de fédérer et conjuguer les compétences pour mener cette mission à bien, malgré les difficultés. Alors, en progressant vers cet objectif commun, chacun prend confiance dans la valeur du groupe. Et puis, lentement mais sûrement, chacun, mécaniquement, prend confiance en soi, est mis en situation de progresser, de grandir, de devenir plus fort. 

 

Une discipline de vie, des repères, une confiance 

Je l’ai constaté lorsque je commandais le Charles de Gaulle : quelques-uns de nos marins, par exemple certains des équipiers qui sont chargés de sécuriser les mouvements et le stationnement des avions sur le pont d’envol, étaient recrutés parmi des jeunes en difficulté. Difficulté dans leur parcours scolaire, difficulté dans leur vie personnelle parfois. De jeunes marins pas très à l’aise en arrivant à bord… On peut le comprendre sur un porte-avions : près de 2 000 personnes travaillant dans moins de 30 000 m2, avec une trentaine d’aéronefs… Et pourtant ! Au terme de leur affectation de 3 ans, ces marins quittaient le Charles de Gaulle complètement transformés. Quel changement ! Solidement encadrés, n’ayant pas d’autre choix que de se plier à la pulsation permanente du bâtiment et à ses règles strictes de sécurité, ils avaient acquis une discipline de vie, des repères, une confiance, une ambition pour eux-mêmes. Avec leur chef direct, un lien très fort s’était établi, parfois de nature filiale. Rien n’est plus satisfaisant pour un chef militaire que de prendre part à une telle transformation. Et si elle intervient, c’est d’abord grâce à l’esprit d’équipage.

Une responsabilisation de tous les acteurs  

L’esprit d’équipage peut se développer sur n’importe quel navire et bien ailleurs sans doute. 

Je suis certain que notre astronaute national Thomas Pesquet, dans la station spatiale internationale, l’a perçu. Les membres d’une expédition en haute montagne ou les scientifiques qui passent l’hiver austral dans la base Dumont d’Urville en Terre Adélie tout autant… Mais l’esprit d’équipage prend une importance toute particulière sur un bâtiment de combat.

Car le succès d’une telle unité en opérations dépend de sa faculté à avoir l’avantage tactique, à gagner l’ascendant sur l’adversaire. Et cela ne s’obtient pas par l’application mécanique de processus ou par des normes ISO. Cela s’obtient par l’engagement de chacun dans sa fonction, à 100 %, 24 h/24. Cela passe par une responsabilisation de tous les acteurs : il faut pouvoir faire confiance dans la capacité de chacun à comprendre la mission générale et la nécessité du moment. 

Prenons l’exemple du commandant. Lui aussi doit durer. S’il parvient à prendre un peu de repos, c’est parce qu’il sait que le chef du quart, à la passerelle de navigation, veille. Ce chef du quart, qui n’est pas nécessairement un officier, qui souvent a simplement 6 ou 7 années d’expérience, gouverne le bâtiment, exécute les ordres et assure la sécurité de l’ensemble de l’équipage. Comment est-ce possible ? C’est possible parce que ce marin a reçu une formation solide, a bénéficié d’un compagnonnage, parce qu’il peut compter sur une organisation robuste et, surtout, parce qu’il a conscience de la confiance placée en lui. La confiance est au cœur de l’esprit d’équipage.

Progresser ensemble dans une direction clairement indiquée, malgré les difficultés, dans la durée, en faisant le meilleur emploi des compétences de chacun et en pleine confiance, c’est cela l’esprit d’équipage. 

Faire partie d’un équipage, c’est s’armer pour la vie. 

 

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