L’amiral Castex : un personnage et une œuvre exceptionnels

Publié le 7 Mars 2018 à 09:15

© Marine nationale - Le buste de l’amiral Castex, dans la coursive qui porte son nom au Centre des hautes études militaires (CHEM), ) à l’École militaire de Paris. Elle a été inaugurée le 10 janvier 2018 par l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major

L’amiral Castex, esprit libre et indépendant, parfois même atypique, a marqué la pensée navale du XXe siècle. Hervé Coutau-Bégarie écrivait à son sujet dans son ouvrage Castex le stratège inconnu : « Castex est bien au sommet de la pensée stratégique navale et l’un des très grands noms de la pensée stratégique tout court. » Il est en effet célèbre pour les Théories stratégiques, cinq tomes parus en 1935, complétés par deux volumes supplémentaires édités en 1997, dans lesquels il se fait le théoricien de la puissance maritime, sans laquelle la puissance terrestre ne saurait se développer.

À défaut de lire ses nombreux écrits, que retenir de celui qui fut à la fois un penseur et un visionnaire, un précurseur dans bien des domaines et un officier, excellent marin, au caractère bien trempé, souvent peu indulgent envers ses supérieurs ?

 

Un écrivain et un grand penseur  

Raoul Castex se fit remarquer très tôt par son goût pour l’écriture. Affecté en Extrême-Orient à la sortie de l’École navale, ses écrits attirent l’attention des plus hautes autorités, au-delà même de la Marine, par la vision globale dont il fait preuve. On lui doit, à cette époque, des écrits sur la défense de l’Indochine. 

Partisan des principes de Mahan, il s’oppose vigoureusement aux théories de la Jeune École, pour qui la guerre d’escadre ne constitue pas un enjeu principal. Au contraire, Castex s’emploie, à partir de nombreuses références historiques, à privilégier l’offensive, rappelant l’importance de la guerre navale pour acquérir la maîtrise des mers. 

Ce principe trouve une application pratique dans ses travaux à l’École supérieure de Marine (1914), relatifs au projet de nouveau cuirassé. Il construit son étude autour de la finalité du navire, à savoir son armement, auquel il consacre les trois quarts du document. Dans les querelles de chapelles qui opposent à l’époque les partisans du canon et de la torpille, il fait preuve de pragmatisme, prônant une complémentarité des armes en question.

Sa pensée s’appuie sur une connaissance approfondie de l’histoire, qui doit, selon lui, servir de réflexion et d’orientation à la stratégie. Son premier grand ouvrage, écrit en 1909 et intitulé Le Grand État-major naval propose d’inclure au sein de l’état-major de la Marine une sous-section historique, pour prendre en compte les enseignements de l’histoire dans les orientations de la Marine. L’histoire est, chez lui, non seulement une passion mais une référence et un guide de la pensée.

Son immense culture historique lui vaut d’ailleurs en 1919 d’être chargé, comme capitaine de frégate, de réfléchir à l’organisation des archives de la Marine et à la création d’un service historique. C’est ainsi que voit le jour, en juillet 1919, le Service historique de la Marine, dont Castex est le premier chef. 

 

Un visionnaire

Castex comprit très vite l’importance de la lutte sous-marine dans l’issue de la Première Guerre mondiale. « Si les Allemands réussissent leur guerre sous-marine, ils sont sauvés du désastre. S’ils échouent, ils sont perdus », écrit-il en juin 1917, convaincu que la bascule viendra de la maîtrise des mers. En août 1939, lors de la mobilisation des armées, il prend les fonctions de commandant en chef des forces maritimes du Nord « Amiral Nord ». Très vite, il s’aperçoit du manque global de moyens dont il dispose. Il dénonce alors un dispositif terrestre trop faible et trop éparpillé et demande, en vain, le transfert de son poste de commandement de Dunkerque à Cherbourg. Envisageant l’encerclement du port de Dunkerque, il demande à en faire étudier l’évacuation, en cas de percée allemande. N’obtenant pas gain de cause, il quitte son poste en novembre 1939.

 

Un précurseur

S’il est un domaine où son rôle de précurseur ne fait aucun doute, c’est bien l’enseignement militaire supérieur. 

C’est, en effet, sur ses propositions, que le ministre Daladier crée en 1936 le Collège des hautes études de la Défense nationale, ancêtre de l’actuel IHEDN. 

Il s’agit alors de créer un enseignement développant une vision globale de la défense, incluant un volet relations internationales et même économique, ce qui, pour les mentalités de l’époque, constitue une véritable révolution. Il fallut la personnalité emblématique de Castex et surtout le soutien du ministre pour que ce projet voie le jour contre l’avis du maréchal Pétain qui prônait alors un enseignement, certes commun aux trois armées, mais exclusivement militaire.  

Nommé directeur de ce prestigieux collège, Castex va s’investir dans l’organisation des trois premières sessions. La première, en octobre 1936, compte 30 auditeurs dont 20 militaires (10 de l’armée de Terre, 5 pour l’armée de l’Air et 5 pour la Marine). Il convient de noter que le volet économique occupe le tiers des conférences. Les auditeurs militaires sont désignés par chacune des armées, principalement des capitaines de vaisseau pour la Marine alors que les autres armées y envoient en majorité des officiers généraux. 

L’objectif de Castex est double : donner aux militaires une vision de la guerre, qui dépasse le cadre strictement militaire et développer chez les hauts fonctionnaires civils l’esprit de défense. Pour cela, il obtient d’augmenter le nombre d’auditeurs civils de 10 à 17. Enfin, le collège ouvre ses portes aux parlementaires, qui peuvent suivre la session en auditeurs libres.

 

Un excellent marin et un officier au caractère bien trempé

Loin d’être un pur intellectuel, Castex fait preuve de qualités dans des domaines aussi bien théoriques que pratiques. Entré major à l’École navale, en 1896, il en ressort avec le même rang. 

Il se distingue ensuite par ses compétences dans l’exercice du métier, en particulier comme officier canonnier. Homme de lettres, il est aussi homme d’action et excelle dans son métier de marin. 

Castex est un homme qui ne mâche pas ses mots. Simple lieutenant de vaisseau, il n’hésite pas, dans son ouvrage Le Grand État-major naval, à proposer de dépoussiérer un état-major central qui s’est laissé détourner de sa mission pour traiter des tâches quotidiennes allant jusqu’à s’occuper de l’utilisation d’un terrain de football. Il emploie des termes forts pour, dit-il, « débarrasser le grand état-major de cette paperasse déprimante et funeste ».  

Affecté au début de la Grande Guerre sur le Danton, chargé de la surveillance de l’Adriatique, il s’érige contre le manque d’agressivité et d’initiative de la posture alliée dénonçant des unités réduites au rôle de « concierge de l’Adriatique ». 

En 1939, au moment de ce qu’on a coutume d’appeler la « drôle de guerre », il fait tout pour alerter sur l’insuffisance du dispositif de défense de Dunkerque et n’hésite pas à correspondre directement avec le ministre à ce sujet.

 

Conclusion

Le cinquantenaire de l’anniversaire de sa mort (10 janvier 1968) est l’occasion de lui rendre hommage. Si les circonstances ne lui ont pas permis d’être un acteur des événements, sa lucidité et sa pensée ont marqué les esprits et restent, encore aujourd’hui, pertinentes à bien des égards, comme en témoignent ces quelques lignes, écrites en 1930, où il insiste sur « l’existence côte à côte d’une guerre militaire dans les trois milieux, d’une guerre politique, d’une guerre économique, d’une guerre morale, etc., qui sont intimement liées entre elles, confondues en un tout unique, et qu’on est obligé de conduire simultanément ».  

CV Bertrand Dumoulin

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