Interview du LV Alexandre de Fourcauld - 15 avril 1917 - En direct du Chemin des Dames   

Publié le 26 Avril 2017 à 15:32

© ECPAD - Canon de 164,7mm des canonniers-marins, position de Virginy, 23 novembre 1916

Nous sommes allés au plus près du front, la veille de l’offensive sur le Chemin Dames, à la rencontre du LV de Fourcauld qui commande les canonniers-marins de la VIe armée. Interview réalisée à partir d’un témoignage d’époque par le CF Vincent Vacqué (EMM/BPROG SOUM)

 

Cols Bleus : Capitaine, que fait un officier de marine sur le front de l’Aisne à des centaines de kilomètres de la mer ? Pouvez-vous vous présenter ? 

LV Alexandre de Fourcauld : Je suis issu de la promotion 96 [1896] de l’École navale. Officier canonnier, j’ai servi principalement sur des cuirassés comme le Brennus et des croiseurs cuirassés comme le Pothuau, au sein de l’escadre du Nord ou de l’escadre de la Méditerranée. J’ai en particulier servi sur l’Amiral Charner qui a été torpillé l’an dernier au large du Liban(1).

Lorsque les Allemands nous ont déclaré la guerre, j’étais affecté à Paris au service hydrographique. 

 

C. B. : Comment avez-vous rejoint les batteries de canonniers-marins ?

LV A. de F. : À la demande du ministère de la Guerre, le ministre de la Marine décide dès le déclenchement du conflit de fournir des pièces de bord. Nos camarades artilleurs manquaient en effet de pièces lourdes à longue portée leur permettant d’effectuer des tirs de contre-batterie sur les pièces de l’ennemi. Je me suis donc retrouvé comme 2 000 autres marins du régiment de canonniers-marins, au sein du camp retranché de Paris, fin août 1914. Passée la menace allemande sur Paris, nous avons été répartis sur tout le front afin de renforcer les différentes armées, de l’Alsace aux Flandres belges.

 

C. B. : Vous êtes sur le front depuis le début de la guerre, où avez-vous servi ?

LV A. de F. : J’ai commandé la batterie de Coubron au nord de Paris jusque fin 1914, puis j’ai rallié Toul et le font de la Meuse. En 1916, j’ai servi sur le front d’Alsace près du Vieil Armand (Hartmannswillerkopf).

Le 20 mars dernier, j’ai pris le commandement des canonniers-marins de la VIe armée en vue de l’offensive au Chemin des Dames. J’ai sous mes ordres une batterie mobile de 16 à 2 pièces, une pièce fixe de 16 à Brenelle et une pièce de 14 à l’ouest de Soissons et tout récemment une batterie de canonnières fluviales sur l’Aisne, au nord-ouest de Soissons.

 

C. B. : Capitaine, de quelles spécialités sont vos marins ?

LV A. de F. : Mes marins sont de toute spécialité : fusilier, charpentier, manœuvrier, électricien, artilleur bien sûr, voire sans spécialité pour les jeunes matelots de 3e classe. Ils sont avant tout des canonniers fiers de servir leurs pièces de Marine. Les spécialistes se font cependant de plus en plus rares car avec la guerre sous-marine que livrent les Allemands, la Marine a besoin de ses marins et limite donc les détachements.

 

C. B. : Revenons aux canons, votre canon tracté ressemble à une pièce de cuirassé ?

LV A. de F. : Effectivement, il s’agit ici d’un canon de 16 [164 mm], le même que ceux des cuirassés de la classe République. Nous les avons d’abord montés sur affut fixe puis depuis un an sur affut mobile grâce à des tracteurs Latil. Sinon nous avons également des pièces de 14, celles qui équipent les nouveaux cuirassés de la classe Courbet ; elles sont montées sur affut fixe ou sur des péniches.

 

C. B. : Qui vous commande, la Marine, l’armée de Terre ?

LV A. de F. : Les deux ! Comme tous les marins servant au front, nous sommes détachés auprès du ministre de la Guerre auprès de nos camarades de l’armée de Terre. La plupart des canonniers-marins, c’est-à-dire ceux armant les batteries mobiles et les canonnières fluviales dépendent de la 3e division de la réserve générale d’artillerie lourde (RGAL), sous les ordres du contre-amiral Jéhenne. La RGAL est commandée quant à elle par le général Buat, et regroupe toutes les pièces lourdes de notre armée. Les marins armant les canons sur voie ferrée dépendent eux de la 1re division de la RGAL. En pratique, nous sommes mis pour emploi au sein des différentes armées tout au long du front. Je commande ainsi les canonniers marins de la VIe armée.

Administrativement nous sommes gérés par le dépôt de Paris… Et c’est parfois un peu compliqué je vous l’accorde : nos fusils sont dépassés, nos uniformes anciens et pour tout vous dire, la solde et les médailles, ce n’est pas toujours ça. L’ordinaire ça va et notre commis sait parfaitement l’améliorer, comme en escale.

 

C. B. : L’offensive se prépare… Capitaine, quels sont vos objectifs ? Êtes-vous confiant ?

LV A. de F. : L’offensive débutera demain à 06h. Mon objectif principal est le nœud ferré au nord de Laon par là où les renforts ennemis pourraient arriver.

En mes canonniers assurément ! Le moral est excellent malgré les bombardements et les pièces tirent 6 coups par minutes tant et si bien que l’ennemi entend les obus siffler et éclater au même moment. Sur la bataille... disons que la météo ne nous est pas favorable, pour l’offensive comme pour les tirs, les ballons d’observation sont cloués au sol. De plus, les Allemands ont reculé, détruisant les écluses derrière eux, si bien que les péniches sont bloquées sur l’Aisne ne pouvant plus bombarder la première ligne ennemie.

 

C. B. : Les canonniers-marins sont-ils les seuls marins sur le front ?

LV A. de F. : Non, assurément non. En plus de nos glorieux camarades du bataillon de fusiliers marins qui sont dans les Flandres, des marins servent également dans le service météorologique du groupe d’armées centre, d’autres encore dans des unités d’automitrailleuses. J’ai même entendu dire que certains de mes camarades de l’École navale servaient dans l’artillerie d’assaut, dans ces machines que les Anglais appellent des tanks(2). Enfin le bohut [l’aumonier] des fusiliers, le Père Pouchard, passe nous voir régulièrement.

 

C. B. : Merci Capitaine, nous serons de tout cœur avec vous dans les prochains jours.

 

(1) Le croiseur cuirassé Amiral Charner est torpillé par un sous-marin allemand le 8 février 1916. Au total, 50 hommes sur les 426 échappèrent au naufrage, mais un seul naufragé devait survivre.

(2) À cette époque, le LV Bargonne vient de terminer sa formation de chef de char. Il sera cité en octobre 1917 lors de la bataille de la Malmaison. Écrivain, sous le pseudonyme de Claude Farrère, il obtint le prix Goncourt en 1905 et fut élu à l’Académie française en 1935.

 

L’offensive du Chemin des Dames

Conçue et dirigée par le général Nivelle, l’offensive du printemps 1917 dite du « Chemin des Dames » fut un désastre. Les Allemands qui s’attendaient à l’attaque ne reculèrent quasiment pas. Près de 200 000 Français moururent entre avril et mai pour quelques kilomètres de front près de villages au nom devenus emblématiques comme Craonne. Cette offensive eut pour conséquence des mutineries et le remplacement de Nivelle par Pétain à la tête des armées françaises. Ce dernier stoppa l’offensive générale sur le front de l’Aisne mais réalisa avec succès des attaques ciblées comme le Fort de la Malmaison en octobre 1917 où la batterie de 14 de l’EV1 Lameignère se distingua.

 

Alexandre de Fourcauld

© Cols Bleus n°583 - 14/02/1959

Alexandre de Fourcauld quitte les canonniers marins en 1919 après l’Armistice. Promu capitaine de corvette, il retrouve le service hydrographique. Capitaine de frégate en 1920, il quitte la Marine un an plus tard.

Dès lors, il s’investit dans les associations de secours et d’entraide au profit des anciens marins surtout à partir de 1932 où il a la douleur de perdre son fils unique, commandant en second du Prométhée, lorsque ce sous-marin sombre au large du cap Levi. Il fut en particulier le président fondateur de la FAMMAC et son président fédéral jusqu’à sa mort en 1959.

Vos réactions: 
Moyenne: 5 (2 votes)
Envoyer