L’ancêtre de Cols Bleus ?

Publié le 12 Août 2016 à 09:33

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La Gazette Françoise : c’est le titre d’un journal papier fabriqué entre le printemps 1780 et l’hiver 1781 par et pour les membres d’un corps expéditionnaire envoyé par le roi de France d’alors. C’est une gazette parue 8 fois aux États-Unis d’Amérique (pas encore indépendants).

Printemps 1780, après quelques atermoiements mais surtout le réarmement de la Marine et des actions diplomatiques, Louis XVI se décide à envoyer un corps expéditionnaire pour soutenir les insurgés américains. Sa Majesté confie le commandement à Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau (1725-1807). Le commandant en chef du corps expéditionnaire français et ses hommes appareillent de Brest le 2 mai à la tête d’un premier contingent d’environ 6 000 hommes. 69 jours plus tard, les Frenchies débarquent à Newport où ils sont finalement contraints de passer l’hiver, bloqués par le mauvais temps et la flotte britannique de l’amiral Graves qui croise au large. Autant d’impondérables qui compli­quent toute jonction avec les troupes du général Washington(1). À bord de l’un des vaisseaux de l’escadre, le Neptune(2), les marins du Roy ont embarqué – sur les conseils de l’amiral d’Estaing, responsable de la précédente tentative d’intervention – une presse d’imprimerie. Cette dernière est débarquée puis installée au 641 de la rue de la Pointe. Les raisons en sont multiples. C’est vraisemblablement pour pallier les désagréments d’un cantonnement sur une terre étrangère, rompre l’isolement, contrer le désœuvrement et l’ennui dû à l’inaction, que la publication d’un journal en langue française est décidée. Le premier numéro de La Gazette Françoise est publié sur 4 pages le vendredi 17 novem­bre 1780. Son éditeur est le cheva­lier de Maulévrier(3), commandant de La Guêpe. C’est lui l’officier en charge de « l’imprimerie de l’Escadre »(4), comme stipulé sur une liste des quartiers d’hiver des officiers français cantonnés à Newport. Le journal a un bureau dans la Grande Rue, au-dessus de la Place d’Armes, chez le sieur Eleazar Trevett. Ce dernier et John Jastram, qui habite à la même adresse, ont dû vraisemblablement collaborer à l’édition de La Gazette, assurant notamment la traduction des articles repris dans les journaux américains. Leur rôle dans la composition et la rédaction de ce journal est invérifiable mais plus que probable.

BON POUR LE MORAL DES TROUPES
Organe d’information au service du corps expéditionnaire français, la Gazette Françoise donne la traduction des différentes nouvelles que les papiers américains produisent pour l’avantage de « Messieurs les Officiers et autres Particuliers qui ne sont pas familiers avec la langue du pays, et qui s’intéressent aux événements politiques de cette Nation naissante ». « Nouvelles des opérations sur les différents fronts », « Nouvelles maritimes », « Mouvements et combats des flottes françaises, anglaises et espagnoles », « Proclamations et résolutions du Congrès des États-Unis »… Les titres des rubriques sont explicites et la plupart des articles traitent de la guerre qui oppose les insurgés américains aux troupes régulières britanniques. Dans son numéro 7, un portrait élogieux du général Washington est dressé : « jamais homme n’a mieux réuni les vertus du Philosophe aux talents du Général ». Cet organe de presse est d’autant plus indispensable que le commandement français est soucieux du moral de ses hommes. L’hiver 1780 est rude, et la période propice au découragement dans le camp des « Insurgents ». Les soucis s’accumulent comme le manque d’argent, de soldats et de munitions, la longueur et les exactions de la guerre, les mutineries et les désertions, dont celle du général Benedict Arnold, le héros de Saratoga, qui vient de passer à l’ennemi. L’enthousiasme du début s’est ainsi vite érodé. Le comte de Rochambeau doit lui aussi faire face à un manque d’argent, de vivres et de marchandises, n’ayant reçu aucun des secours que Versailles avait promis. Pour tromper l’ennui, les officiers se sont mis à l’apprentissage de la langue de Shakespeare grâce à Phineas Salomon Lemonnier et John Jastram, qui ouvrent des écoles à leur usage. Notons que ce dernier enseignera par la suite le français au Harvard College. Quant aux marchands locaux, ils s’adaptent au nouveau marché : l’un d’eux affirme avoir seul le secret « d’une eau pour noircir et glacer les gibernes, bottes et souliers, et conserver le cuir dans sa bonté ». Les habitants de Newport, méfiants et froids au départ (sûrement heurtés par la présence de catholiques), commencent à fraterniser avec l’armée alliée. Les francs-maçons américains invitent leurs frères français et La Gazette : « Les Frères Francs et acceptés Maçons sont avertis de s’assembler chez M. John Lawtons proche la Maison de Ville, Mercredi prochain (27 décembre) Jour de la Fête de St Jean [...] par ordre du très-digne Maître. »

LE PREMIER JOURNAL MILITAIRE
Juin 1781, les troupes françaises quittent Newport pour marcher vers l’ouest par le Connecticut. Elles rejoignent ainsi à New York les troupes américaines de Washington. Cette avancée est le prélude à la bataille de Yorktown, en Virginie, qui mettra quasiment fin à la guerre d’Indépendance. Entretemps, La Gazette a cessé de paraître, sans doute à cause du manque d’argent et de la pénurie de papier. Dans son édition du 2 janvier, le journal annonce qu’il a un besoin urgent « des vieux chiffons propres à faire du papier ». La Gazette Françoise sera l’un des rares journaux imprimés lors de la révolution américaine, et le seul publié dans la langue de Molière. C’est aussi sans doute le premier journal publié par et pour un corps expéditionnaire français en campagne. C’est donc à ce titre un ancêtre des magazines militaires contemporains, dont Cols Bleus. Pour les historiens, ce journal est surtout un outil précieux qui en dit long sur l’ambiance politique et sociale à Newport pendant la Révolution ainsi que sur les espoirs et les luttes des premiers alliés des patriotes américains : les soldats français du comte de Rochambeau. En somme, La Gazette Françoise éclaire autrement un épisode méconnu et fondateur de l’amitié franco-américaine.

D’après Alain Nabarra et sa publication dans « Dictionnaire des journaux 1600-1789 »(6)
À LIRE : La Gazette Françoise, 1780-1781 - Revolutionary America’s French Newspaper d’Eugena Poulin. Traduction : Claire Quintal. 174 p. - 45.00 $ (trans.Salve Regina University) 2008. ISBN. 978-1-58465-663-0. À commander sur http://www.upne.com/1584656638.html
(1) Georges Washington (1732-1799), premier président des États-Unis de 1789 à 1797. Chef de l’armée américaine durant la guerre d’Indépendance.
(2) Des versions divergent. Car, pour certains c’est sur L’Aigrette que le matériel d’imprimerie aurait été transporté.
(3) Édouard Charles Victurnien Colbert, chevalier et par la suite comte de Maulévrier (1758-1820). Capitaine de vaisseau en 1792, nommé capitaine des Gardes du Pavillon amiral, puis contre-amiral en 1816. Fait chevalier de l’ordre de Saint-Louis en 1790, il sera ensuite élevé au rang de commandeur.
(4) Outre La Gazette Françoise, l’imprimerie royale de l’Escadre publiera également deux livres : le Calendrier français ou Almanach pour l’an de grâce 1781 (Newport, 1781) et le Voyage de Newport à Philadelphie, Albany, etc., (Newport, s.d.) signé du chevalier de Chastellux, officier attaché à l’état-major de Rochambeau.
(5) Même si beaucoup de combattants donneront encore leur vie avant que le roi d’Angleterre n’abdique réellement.
(6) http://dictionnaire-journaux.gazettes18e.fr/journal/0563-gazette-francai...

6 dates clés

• 1775-1783 : Révolution américaine.
• 17 novembre 1780 : Premier numéro de La Gazette Françoise.
• 28 septembre – 19 octobre 1781 : Bataille de Yorktown en Virginie. Tandis que la flotte française empêche le ravitaillement des Britanniques en bloquant le port, les troupes terrestres franco-américaines encerclent la ville. 8 845 insurgés américains font face, avec 6 000 hommes du corps expéditionnaire français, à près de 8 000 soldats britanniques.
• 19 octobre 1781 : Victoire franco-américaine de Yorktown. La capitulation des Britanniques se signe entre le général Washington représentant les États-Unis, Rochambeau et Jacques-Melchior de Barras la France, Cornwallis et Thomas Symonds l’Angleterre.  
• 2 janvier 1781 : Dernier numéro de La Gazette Françoise.
• 3 septembre 1783 : Signature du Traité de Paris. La Grande-Bretagne reconnaît l’indépendance de ses 13 colonies et établit une frontière entre les États-Unis d’Amérique et les colonies britanniques d’Amérique du Nord.

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