Journal d’un passager du Dixmude

Publié le 2 Juin 2016 à 08:39

© Marine nationale

Embarquer. Voilà ce qui me permettrait de comprendre vraiment ce qu’est la vie d’un marin. Les reportages, les livres d’Histoire, la Journée d’Appel et de Préparation à la Défense, les préjugés : rien de tout cela ne saurait remplacer l’expérience. Pascale, commissaire des armées d’ancrage Marine, dont j’ai fait connaissance, elle juge, comme moi, utile que je me fasse une idée plus juste de l’armée en général et de la Marine nationale en particulier.

Une semaine se passe avant que Pascale, ne m’annonce finalement la nouvelle: « Toutes les autorisations nécessaires ont été obtenues. Embarquement à bord du BPC Dixmude à 8h. Appareillage de Toulon le 1er avril 2016 à 08h00 ; accostage à Brest le 7 avril à 18h00 ». En plus des modalités pratiques, son message mentionne que mon « point de contact à bord est le capitaine de corvette Thierry ». Voilà tout ce que j’ai à savoir avant mon départ, imminent.

Embarquement immédiat !

Nous sommes le vendredi matin 1er avril 2016. Le bruit assourdissant d’une sirène retentit. Le Dixmude, immense, quitte le port de Toulon avec à son bord un passager, sans grade ni fonction. La brochure qui m’est remise à l’arrivée indique que le Dixmude est le troisième Bâtiment de Projection et de Commandement (BPC) de la Marine nationale, après le Mistral et le Tonnerre. Ce bâtiment de 20 000 tonnes, mesurant 200 mètres de long pour 30 mètres de large, est défini par les marins comme un bâtiment « couteau-suisse ». Quel sens donner à cette mystérieuse métaphore? Amaury, aspirant que je rencontre au carré des officiers subalternes, m’invite à le suivre dans les coursives labyrinthiques du Dixmude pour m’en présenter les multiples fonctionnalités. Je comprends mieux : à bord se trouvent un véritable hôpital, une zone état-major (ZEM) de 850 m2, un porte-hélicoptères de combat et un hangar immense hébergeant des engins de débarquement, comme le chaland de transport de matériel (CTM) ou l’engin de débarquement amphibie rapide (E-DAR). 

Au détour d’une coursive et de la conversation, Amaury me parle de l’opération Harmattan en Libye et, tout spécialement, du rôle essentiel qu’ont joué les BPC en 2011. La métaphore du « couteau-suisse » me semble alors évidente: en plus de ses multiples fonctionnalités, un BPC peut servir de base de commandement des opérations - hier, contre la Libye de Khadafi; aujourd’hui, contre Daesh. 

Le métier de marin n’est pas un long fleuve tranquille

Pour le bon déroulement des opérations, chaque marin joue un rôle d’autant plus crucial que « la fonction prime sur le grade »: qu’il soit matelot ou qu’il soit commandant, chaque marin peut endosser des responsabilités qui l’engagent personnellement. 

Quand on est en mer, tout peut arriver… sauf la routine ! Les prévisions météo obéissant au principe d’incertitude, les divers programmes d’entraînement prévus la veille, comme le « SECUREX » (simulation d’incendie) ou le « GUNEX » (exercice de tir), sont parfois différés, voire tout bonnement annulés. Imprévisible, c’est la mer qui fixe le planning. Difficile, dans ces conditions, d’appliquer les trente-cinq heures… 

La vie de marin n’a donc rien d’un long fleuve tranquille. Pourtant, alors qu’il est loin de sa famille et de la terre ferme ; alors qu’il est embarqué pendant des semaines, voire des mois, dans le cadre de missions parfois délicates, un marin ne connaît pas le mot « regret ». Les contraintes, c’est le métier. D’ailleurs, celles et ceux avec lesquels je me suis entretenu m’ont signifié la même chose: non, on ne devient pas marin par hasard. On l’est déjà dans son cœur, quand on aime l’aventure, le voyage et la France.

« Sacrifiez-vous. Tenez ! »

Voilà déjà une semaine que je suis à bord. Brest n’est plus très loin maintenant. En voyant les côtes bretonnes se rapprocher, je me rappelle de l’origine du nom Dixmude  évoquée quelques jours auparavant avec des officiers. Dixmude provient de la bataille qui débute le 20 septembre 1914, dans la ville belge qui porte ce nom. Cinq-cents fusiliers-marins français quittent la Bretagne d’où ils sont nés pour combattre l’ennemi allemand, positionné là-bas. Le combat est féroce, l’ennemi acharné; pourtant, les hommes de l’Amiral Ronarc’h ne reculent pas, parce qu’ils suivent, héroïques, la devise de cet homme qui les commande: « Sacrifiez-vous. Tenez ! ». Nombreux sont ceux tombés sur le champ de bataille voilà cent ans.

C’était il y a longtemps. L’ennemi de la France a changé de visage. La devise de l’Amiral Ronarc’h est aujourd’hui la devise du Dixmude. « Sacrifiez-vous. Tenez ! ». Les femmes et les hommes que j’ai rencontrés à bord en ont fait leur ligne de conduite, conscients des risques qu’ils prennent à faire ce qu’ils appellent « le métier ».

Comme le temps passe… à peine ai-je débarqué que le Dixmude s’éloigne de la Base Navale de Brest pour rejoindre Plymouth, dans le cadre de l’exercice bilatéral franco-britannique  Griffin Strike 2016. Nous sommes le jeudi 7 avril 2016. Me voilà seul en Bretagne où, il y a cent ans, des marins comme ceux que j’ai rencontrés s’entraînaient eux aussi à donner et à recevoir la mort pour leur patrie. Sur la route du retour, cela me donne à réfléchir. 

 

David Jarousseau

Fondateur de la société Fullcoaching, David Jarousseau est conseiller en communication auprès d’une clientèle étudiante et professionnelle. Il est recruté en février 2016 comme formateur en expression orale à l’Ecole de Guerre, où il intervient auprès d’officiers de la Marine, de la Gendarmerie, de l’armée de Terre et de l’armée de l’Air.

Source : David Jarousseau
Crédits : Marine nationale

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