Rencontre avec Patrice Franceschi - écrivain de marine

Publié le 2 Mai 2016 à 10:06

© Marine nationale / Stéphane Dugast

« C’est une nécessité pour moi d’embarquer pour côtoyer les marins in situ ! » 

Patrice Franceschi est un homme en perpétuel mouvement. De passage sur l’espace Marine du stand du ministère de la Défense lors du dernier Salon du Livre de Paris, l’écrivain de marine est intarissable. Outre la promotion de son dernier ouvrage(1) et 
des conférences-débats sur la littérature d’aventures maritimes, il évoque un combat qui lui est cher : celui mené par les kurdes en Syrie et en Irak contre Daech.
 
COLS BLEUS : Patrice, vous voilà de retour sur la terre ferme ! Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à embarquer récemment sur le porte-avions Charles de Gaulle ? 
Patrice Franceschi : L’idée était double ! Comme je suis beaucoup sur le terrain avec les Kurdes en Irak et en Syrie, et qu’il y a des frappes qui soutiennent leur action contre Daech, je voulais voir l’autre versant des frappes, soit celles conduites par nos marins militaires au profit de ceux d’en bas. Ma seconde motivation, c’était de faire une découverte complète de ce bâtiment sur lequel je n’avais jusqu’à présent jamais embarqué. Cet embarquement a été une véritable immersion auprès de l’équipage qui m’a fort bien accueilli. Si j’ai pu me faire expliquer la vie du bord et les frappes aériennes, j’ai pu raconter à l’équipage comment leurs frappes étaient vécues au sol. Lorsque mes amis kurdes ont su que j’embarquais sur le porte-avions, ils m’ont confié un message, celui de dire aux marins et aviateurs français combien leurs frappes sont importantes et efficaces. Chaque fois que des frappes sont menées, ce sont les capacités de Daech qui sont amoindries, et de facto des vies de combattants kurdes sauvées. S’il n’y avait pas ces frappes, cela serait encore plus de morts côté kurde. J’ai ainsi transmis aux marins le message de cette perception quasi charnelle et émotionnelle de leurs frappes par mes amis, les combattants kurdes. La vraie question selon moi, ce n’est pas de savoir si ces frappes sont efficaces mais c’est de savoir combien de vies elles épargnent.
 
CB : De cet embarquement sur le Charles de Gaulle, que retenez-vous d’autre ?
P. F. : Ce qui est frappant, c’est le décalage entre l’actualité dans nos médias, très anxiogène, et le quotidien en mer de nos marins. Lors de mon dernier embarquement sur le Charles, j’ai été frappé par la réaction des marins qui vivent leur mission avec sang-froid et un recul quasi parfait. Ils font le boulot avec passion, motivation et compétences mais sans le côté anxiogène véhiculé par nos médias pour faire de l’audimat ou vendre du papier ! Nos marins arrivent à rester en décalage avec ça pour faire leur boulot, et c’est tant mieux ! On ne peut qu’être fier de nos soldats en général quand on passe du temps en mission avec eux. Ils « font le taf’ » comme on dit. Mon seul regret, c’est qu’il manque à notre pays un deuxième porte-avions !
 
 
CB : Pour quelles raisons embarquez-vous régulièrement sur les bâtiments de la Marine ? 
P. F. : Parce que je suis écrivain de marine et que c’est une nécessité pour moi d’embarquer pour côtoyer les marins in situ ! J’ai embarqué l’an dernier sur le Dixmude pour la mission Jeanne d’Arc. Et je pars quatre semaines sur le Tonnerre pour la mission Jeanne d’Arc de cette année. J’y embarque lors de l’escale d’Oman à destination de Singapour, via Cochin. Ce qui m’intéresse ? Comme sur le Charles de Gaulle, je vais m’immerger dans la vie du bord mais je vais également donner des conférences aux jeunes officiers-élèves, c’est génial ! De surcroît, ces embarquements me laissent du temps pour écrire. Il y a maintenant un an et demi, j’ai embarqué sur le Batral La Grandière en mission de souveraineté et de protection dans les îles Éparses. J’y ai découvert ces vastes espaces océaniques sous juridiction française et ces îles – Juan de Nova, Europa, Glorieuses… – sur lesquelles vivent des mini garnisons qui ont pour mission de protéger, de nettoyer et de garder ces îles et les espaces maritimes autour. J’ai ainsi découvert ces îles mais également le travail de la Marine nationale – évidemment totalement différent de celui mené sur le porte-avions – un travail colossal, et dont on ne parle jamais. Cette expérience embarquée a été une nouvelle découverte ! 
 
CB : Sur le stand Marine du Salon du Livre en mars dernier, vous avez débattu de littérature et de mer. Comment les écrivains-voyageurs vous guident-ils ? 
P. F. : Sachez que le voyage ne m’intéresse pas ! Le voyage, c’est une dimension de l’aventure parmi beaucoup d’autres. Donc « écrivain-voyageur », ce n’est pas une terminologie qui parle à mes yeux, ou alors elle parle à des gens qui se contentent de voyager et d’écrire, tant mieux pour eux ! Je préfère parler d’écrivain-aventurier, et je classe là-dedans : Ernest Hemingway, Joseph Conrad, Graham Green, André Malraux… C’est la métaphysique de l’aventure portée par ces auteurs qui m’intéresse parce qu’elle touche à la condition humaine. Et l’aventure est le moyen de toucher au plus profond de ce qu’est possible la condition humaine. L’aventure, c’est autre chose que le voyage, elle n’a pas besoin d’exotisme. Elle peut même ne pas se déplacer. L’engagement des résistants français pendant cinq ans sans bouger, durant la Seconde Guerre mondiale, a été une formidable et une incroyable aventure. 
 
 
CB : La Boudeuse, le Charles de Gaulle, les embarquements dans la Marine, les Kurdes… Comment toutes ces expériences vous nourrissent-elles sur le plan littéraire ?
P. F. : Sachez d’abord qu’il y a des années où j’écris beaucoup et d’autres où je n’écris pas. Avant 2012, je n’ai pas publié pendant trois ou quatre ans. 2012 : un livre. Et depuis: trois ou quatre ! En fait, l’écriture de mes livres s’étale dans le temps. Ainsi, l’écriture de mon dernier récit a démarré en 2009. Il y a des livres que je mets cinq ou six ans à écrire, et d’autres que j’écris en quelques mois. Je publie mes écrits quand ils arrivent à maturité. Si je suis prolifique depuis trois ans, c’est plus par les hasards de l’écriture, des déplacements, des rencontres et des opportunités. Ça tombe comme ça tombe ! J’ai de nombreux projets en chantier, dont le Dictionnaire amoureux de la Corse à paraître chez Plon. J’ai terminé à moitié de mon prochain roman. Je finalise actuellement un essai qui s’intitulera Éthique du Samouraï moderne. J’embarque bientôt sur le Dixmude. Il y a mon bateau : le trois-mâts La Boudeuse, nous bouclons son financement. Il y a mes amis kurdes… Je suis sur tous les fronts et je vis toutes ces vies en même temps. Je suis fatigué mais il faut toujours accélérer la cadence avec le temps qui passe. Il ne faut surtout pas refroidir ! »   
 
Propos recueillis par Stéphane Dugast
 
(1) Il est minuit, monsieur K, de Patrice Franceschi, éditions Points, 191 pages, 12 €. La chronique de ce livre est à lire dans le Cols Bleus n°3047 d’avril 2016.

 

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