Napoléon - Le « grand dessein » et Trafalgar

Publié le 28 Octobre 2015 à 10:11

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Le 21 octobre 1805, l’amiral britannique Nelson(1), fort de vingt-sept vaisseaux, écrase les trente-trois vaisseaux de la flotte franco-espagnole commandée par Villeneuve(2) au large du cap Trafalgar, dans le sud de Cadix, avant de trouver la mort. Napoléon perd toute chance d’envahir l’Angleterre. Mais en réalité il y a déjà renoncé et cette défaite, aussi humiliante soit-elle, n’a plus tant d’importance stratégique. Retour sur le « grand dessein » de l’Empereur.

Lorsque la guerre reprend contre l’Angleterre au printemps 1803, Napoléon veut en finir une fois pour toute grâce à un débarquement, déjà projeté au XVIIIe siècle et en 1801. Mais s’agit-il d’un coup de bluff ? C’est ce que pensent certains historiens qui voient le camp de Boulogne comme « une machine de guerre fabriquée pour un usage continental », les frontières de l’est n’étant pas si éloignées. Pourtant Napoléon y croit certainement, en particulier de l’été 1803 à l’été 1805. L’Empereur prétend cacher son besoin impératif de concentrer sa flotte en Manche pendant quelques jours en construisant des canonnières pour que sa flottille apparaisse autosuffisante : « si j’eusse [seulement] réuni quatre mille bâtiments de transport, nul doute que l’ennemi n’eût vu que j’attendais la présence de mon escadre pour tenter le passage ».

Le renseignement naval devient dès lors un élément central pour la réflexion de l’Empereur et de son ministre de la Marine Decrès(3). Les Affaires étrangères exploitent les gazettes d’outre-Manche pour fournir l’ordre de bataille des escadres britanniques. La 5e division du ministère de la Marine centralise les interrogatoires des prisonniers et la 1re vise les rapports des chefs d’escadre, des préfets maritimes et des agents commerciaux. Le bureau de la « partie secrète » de la Guerre, les « inspecteurs de la côte » des six régions maritimes, Fouché(4), ministre de la Police, apportent aussi du renseignement d’intérêt maritime. L’Empereur et son ministre argumentent épistolairement pour interpréter des données éparses et souvent contradictoires, communiquant avec Brest et Toulon par le télégraphe de Chappe et avec les escadres par des avisos. Le 21 avril 1805, Napoléon interpelle Decrès sur ces liaisons en demandant leur intensification. En juin-juillet 1805, Napoléon voyage incognito en Italie ce qui complique encore les liaisons.

« CHANGER LES DESTINÉES DU MONDE »

Après la mort du charismatique Latouche-Tréville(5), l’escadre de Toulon est confiée par défaut à Villeneuve, réputé chanceux. En guerre contre l’Angleterre depuis le 4 décembre, l’Espagne est le nouvel allié qui fournit, outre des vaisseaux, un homme qualifié : l’amiral Gravina(6), francophile de surcroit. Le 2 mars 1805, l’Empereur formule son plan : envoyer ses escadres de Brest (Ganteaume(7)), Rochefort (Missiessy(8)) et Toulon (Villeneuve) aux Antilles. Après avoir débarqué des troupes à Santo-Domingo, les escadres reviendraient croiser aux Canaries, prêtes, selon Napoléon, à « changer les destinées du monde ». Parti en janvier, Missiessy rançonne les Antilles anglaises mais rentre trop tôt. Villeneuve quitte Toulon le 30 mars, trompe Nelson qui part protéger l’Égypte, atteint Cadix le 9 avril où Gravina le renforce, et Fort-de-France le 12 mai. Quant à Ganteaume, il reste à Brest bloqué par les Anglais.

Napoléon voit juste. Nelson perd un mois, croyant Villeneuve en route pour l’Égypte, ignorant qu’il vogue vers les Antilles. Mais arrivé à destination, Villeneuve attend Ganteaume en vain jusqu’au 29 mai, s’emparant tout au plus du rocher du Diamant d’où les Britanniques espionnent la Martinique. Depuis Lyon le 15 avril, Napoléon ordonne à Villeneuve de rentrer, de débloquer les vaisseaux enfermés au Ferrol et à Brest pour fondre sur la Manche. Recevant ses nouveaux ordres le 4 juin, Villeneuve capture un convoi qui lui apprend l’arrivée de Nelson à la Barbade, après seulement 24 jours de traversée. Mieux vaut appareiller aussitôt pour ne pas mettre en péril le « grand dessein ». Toujours inquiet d’une opération contre l’Égypte, Nelson envoie le brick le Curieux avertir l’amirauté du retour de Villeneuve et gagne Gibraltar le 19 juillet. Devant Cadix, l’amiral Collingwood(9) comprend la diversion des Antilles et le plan de Napoléon, sauf qu’il imagine le débarquement en Irlande.

« VENGER SIX SIÊCLES D’INSULTES ET DE HONTE »

Prévenues grâce au Curieux, les escadres anglaises bloquant Rochefort et le Ferrol se regroupent sous les ordres de Calder(10) pour intercepter Villeneuve qu’elles engagent brièvement le 22 juillet. Repliée à la Corogne, la flotte franco-espagnole reprend la mer le 13 août, manquant de peu le renfort du capitaine de vaisseau Allemand(11) venu de Rochefort. « Insigne bêtise » selon Napoléon, les Anglais divisent leurs forces, Calder devant le Ferrol et Cornwallis(12) devant Brest, chacun avec vingt vaisseaux, Nelson se reposant à Spithead avec deux vaisseaux. Et c’est à ce moment-là que Villeneuve se replie sur Cadix alors que se présente la fenêtre d’opportunité pour entrer en Manche. Depuis début août, l’Empereur trépigne d’impatience à Boulogne. Le 22, il croit Villeneuve en route vers Brest et exhorte Ganteaume de le rejoindre pour « venger six siècles d’insultes et de honte ». Mais le 23, l’Empereur abandonne le « grand dessein » pour marcher sur Vienne et le 30, la flottille de Boulogne est désarmée. Si Napoléon le pressent, le repli de Villeneuve à Cadix ne lui est connu que le 1er septembre. L’Empereur a donc des raisons plus continentales de prendre sa décision. Comprenant qu’il va être relevé de son commandement, Villeneuve se décide à sortir le 19 octobre. Deux jours plus tard, la flotte combinée attaquée sur son arrière garde au cap Trafalgar, vire pour faire face aux deux colonnes anglaises. Mal alignée, tirant trop bas et trop loin, la flotte franco-espagnole subit le choc. Le loyal Gravina est mortellement blessé et le pessimiste Villeneuve capturé. Les victoires de la Grande Armée à Ulm et Austerlitz éclipsent la nouvelle dont la publication est interdite par la censure impériale.

Alexandre Sheldon-Duplaix, chercheur au Service historique de la Défense, conférencier à l’École supérieure de guerre et auteur de plusieurs ouvrages.

(1) Lord Horatio Nelson (1760-1805).
(2) Pierre Charles Silvestre de Villeneuve (1763-1806).
(3) Denis Decrès (1761-1820).
(4) Joseph Fouché (1759-1820).
(5) Louis-René-Madeleine Le Vassor de La Touche (1745-1804).
(6) Federico Carlos Gravina y Napoli (1756-1806).
(7) Honoré-Joseph-Antoine Ganteaume (1755-1818).
(8) Edouard-Thomas Missiessy (1756-1837).
(9) Cuthbert Collingwood (1748-1810).
(10) Robert Calder (1745-1818).
(11) Zacharie Allemand (1762-1826).
(12) William Cornwallis (1744-1819).

Dates clés

 18 mai 1803 : Reprise de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.
 2 mars 1805 : Napoléon élabore le plan d’une diversion aux Antilles, préalable à une concentration de ses forces navales en Manche pour couvrir l’invasion de l’Angleterre depuis Boulogne.
 29 mars 1805 : Villeneuve appareille de Toulon et échappe à l’escadre de Nelson.
 12 mai-12 juin 1805 : Villeneuve séjourne aux Antilles.
 22 juillet 1805 : Bataille des « quinze-vingt » ou du Cap Finisterre.
 23 août 1805 : Napoléon diffère sine die l’invasion de l’Angleterre.
 21 octobre 1805 : Nelson est tué en remportant la bataille de Trafalgar.

Sources : Michèle Battesti, Trafalgar, les aléas de la stratégie navale de Napoléon, Paris, 2004.
Rémi Monaque, Trafalgar, Paris, 2005.

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