Guerre de Sécession Bataille dans les ports français

Publié le 25 Juin 2015 à 14:58

© Marine nationale

Entre 1861 et 1865, la guerre de Sécession (ou « guerre civile américaine ») a opposé l’armée des « nordistes » dirigée par Abraham Lincoln à l’armée des « sudistes » de Jefferson Davis rassemblant onze États du Sud qui ont fait sécession avec les États du Nord du fait notamment de leur opposition àl’abolition de l’esclavage. Violente et meurtrière (un ½ million de morts), cette guerre civile entre « unionistes » (Nord) et « confédérés » (Sud) a profondément traumatisé les Etats-Unis d’Amérique, alors une jeune Nation, tout en ayant des répercussions en France. Car, sans vouloir entrer dans ce conflit, Paris a entretenu des relations aussi bien avec les « sudistes » que les  « nordistes ». Un jeu parfois dangereux…

L'épisode du combat de l'USS Kearsarge et du CSS[1] Alabama devant Cherbourg le 19 juin 1864 peint par Manet met en lumière une circonstance particulière de la Guerre de Sécession : la présence de bâtiments de guerre américains dans les ports français. Entre août 1861 et mai 1865, cinq croiseurs sudistes et cinq croiseurs nordistes passent plus de 1000 jours dans douze ports de notre pays. Limitant à 24 heures la durée d’escale d’un bâtiment et de ses prises, la déclaration de neutralité du 10 juin 1861 ne fixe pas à contrario de durée maximum à l’escale d’un bâtiment sans prises. Paris adopte donc une ligne moins restrictive que celle des autres puissances en permettant aux bâtiments des deux parties de séjourner dans ses ports. Résultat embarrassant, des bâtiments de guerre américains des deux camps accostent, en toute sérénité, dans les ports des colonies françaises puis en métropole, déplaçant ainsi cette guerre dans les eaux territoriales françaises.

Des escales stratégiques

  Pour le Sud, ces escale permettent de réparer, reposer voire armer sa demi-douzaine de croiseurs, dont plusieurs ont dû fuir l’Angleterre où ils ont été achetés. L’objectif de la Confédération est d’attaquer partout le commerce maritime du Nord – deuxième flotte mondiale - pour forcer Washington à disperser sa marine et distendre son blocus des ports sudistes. Mais le Nord ne veut pas desserrer l’étau, subissant stoïquement la destruction de ses marchands. Il n’affecte que 5 unités à la poursuite des « pirates » sudistes et c’est en les poursuivant que les nordistes se retrouvent à leur tour dans des ports français au grand dam des autorités impériales. Celles-ci doivent tout faire pour prévenir affrontement ou sabotage et interdire que les deux belligérants ne quittent le port en même temps. 

Autre complication, Napoléon III autorise verbalement en 1862, la construction de deux cuirassés et quatre croiseurs pour le Sud. Un seul sera livré au large de Belle-Île en 1865, à l’insu du gouvernement français qui doit interdire la vente après qu’un employé du chantier en ait informé l’ambassadeur nordiste à Paris. Cette faveur impériale encourage les commandants sudistes à abuser d’une hospitalité française qui leur parait acquise.

Les problèmes commencent en Martinique où les croiseurs sudistes Sumter puis Alabama commandés par Raphael Semmes relâchent en novembre 1861 et novembre 1862, suivis par les corvettes nordistes Iroquois et San Jacinto. Dans les deux cas, les bâtiments sudistes parviennent à se dérober à la nuit tombée alors que les bâtiments nordistes se préparent à les incendier avec des canots.

L’année suivante, les CSS Florida et CSS Georgia viennent caréner à Brest (23 août 1863-9 février 1864) et Cherbourg (28 octobre 1863-16 février 1864) tandis que le CSS Rappahannock quitte précipitamment l’Angleterre pour venir achever son armement à Calais (26 novembre 1863-mai 1865) sous couvert de réparations. Le cas du Rappahannock est particulièrement choquant puisque des ouvriers britanniques sont séquestrés à bord en attendant d’être remplacés par un équipage anglo-américain.  Cette présence sudiste attire quatre bâtiments nordistes dont le Kearsarge qui vient relâcher ou croiser devant les trois ports. A cette occasion, John Winslow, son commandant, montre aux officiers français un blindage astucieux constitué par une chaîne d’ancre lovée le long de la coque.

Fin de la neutralité ?

 Alors que les nordistes menacent d’accorder un soutien équivalent aux adversaires d’une France empêtrée au Mexique, le ministre des affaires étrangères fait modifier la déclaration de neutralité (8 février 1864) pour mettre fin au séjour des hôtes encombrants.

Si le Florida obtempère, le Georgia tarde puis s’invite à Bordeaux (25 mars-28 avril) en prétextant des avaries ; le Rappahannock refuse de partir et l’Alabama, qui a séjourné dans la colonie française de Poulo Condore en Cochinchine (3-15 décembre 1863), demande à se faire réparer dans l’arsenal de Cherbourg (13 juin). Avant même de connaître le refus que les autorités françaises n’ont pas le temps de lui signifier, Semmes retire sa demande, désireux de combattre la corvette Kearsarge qui vient d’apparaître. L’intention est presque suicidaire : las de toujours fuir, Semmes veut en finir. Consternées par cette perspective, les autorités françaises font volte-face. Non seulement on propose à Semmes de caréner mais la marine impériale sort de sa neutralité pour le prévenir du blindage nordiste.

Rien n’y fait.  Le 19 juin, l’Alabama gagne les eaux internationales. Des parisiens viennent en train assister au spectacle depuis les falaises. Le combat s'engage vers 11 heures et les deux bâtiments décrivent des cercles concentriques. Une heure et demi plus tard, l'Alabama sombre, vaincu par des tirs plus précis. Le blindage du Kearsarge pare les 28 coups reçus. Sur les 149 hommes de l’Alabama, on compte 26 morts. 70 hommes sont recueillis par le Kearsarge, 9 par deux bateaux pilotes et 42 par le yacht anglais Deerhound qui permet à Semmes de s'échapper. Napoléon III est atterré et Semmes affirme – malhonnête - avoir ignoré le blindage de son ennemi pour justifier la perte d’un bâtiment si précieux pour la Confédération.

En 1871, la Grande-Bretagne doit payer aux Etats-Unis des réparations pour les dommages causés par les croiseurs sudistes ; la France, moins ouvertement compromise, y échappe.

Alexandre Sheldon-Duplaix
Service historique de la Défense

Dates clés

  • 12 avril 1861 : début de la guerre de Sécession, ou guerre civile américaine opposant les Etats-Unis d’Amérique, au nord, qui veulent l’abolition de l’esclavage et sont rassemblés au sein de l’Union, aux Etats confédérés d’Amérique, non abolitionnistes, situés au Sud et formant la Confédération.
  • Novembre 1861 et 1862 : relâche de croiseurs sudistes et nordistes en Martinique
  • 8 février 1864 : modification de la déclaration de neutralité
  • 13 juin 1864 : demande du CSS Alabama d’être réparé à Cherbourg
  • 19 juin 1864 : bataille entre le CSS Alabama et l’USS Kearsarge
  • 9 avril 1865 : fin de la guerre de Sécession

[1] Confederate States ship, bâtiment de la Confederate States Navy, appellation de la Marine des Etats de la Confédération

Source: Marine nationale
Droits: Marine nationale

 

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