La Marine, les French doctors & les Boat people

Publié le 18 Juillet 2014 à 10:38

© Service Historique de la Défense / Marine nationale

Entre 1982 et 1988 se noue en mer de Chine une coopération singulière et inédite : entre les humanitaires de Médecins du Monde qui s’appuient sur le tapage médiatique et les marins militaires habitués à manœuvrer dans la rigueur et la discrétion. Au cours de quatre missions d’assistance aux Vietnamiens fuyant par voie maritime le régime communiste, 2 000 réfugiés seront sauvés par la Marine.

Dès 1979, les humanitaires se mobilisent pour la cause des boat-people. Le comité « Un bateau pour le Vietnam » arme l’Ile de Lumière à la suite du drame très médiatisé du Haï Hong où 2500 réfugiés sont refoulés en haute mer par les autorités Malaisiennes. Un second navire est déployé en novembre 1981. Les organisations humanitaires ont cependant du mal à affréter un navire pour intervenir en haute mer. Un bâtiment étatique est indispensable pour compenser le manque d’expérience des opérations maritimes et crédibiliser l’action humanitaire passionnée consistant en l’envoi aventureux d’un bâtiment en mer de Chine.

En décembre 1981, le Président, François Mitterrand, demande au ministre de la Défense d’envisager l’envoi d’un navire de guerre pour lutter contre la piraterie et éventuellement recueillir des réfugiés. Cette demande aboutit à l’appareillage de l’aviso-escorteur Balny le 13 avril 1982 pour une mission de recueil des réfugiés. Pris de court, mais souhaitant profiter de cette opportunité, Médecins du Monde annonce en janvier 1982 son intention de mener une nouvelle opération. L’ONG affrète le caboteur Le Goëlo, non sans une certaine appréhension de la part de l’armateur et de l’équipage, inquiets de se frotter aux pirates. La première patrouille du Balny débute le 16 mai sans le caboteur civil alors en transit. L’aviso-escorteur accoste à Singapour le 7 juin avec 181 réfugiés à son bord. Au service de l’immigration, l’opération est présentée comme un acte de secours obligatoire des gens de mer à des naufragés de manière à garantir la discrétion de la mission. Les réfugiés ont officiellement été découverts au cours d’exercices durant le transit du bâtiment français depuis Djakarta. À la vue des fiches administratives et médicales établies et des aménagements réalisés sur l’aviso-escorteur, les Singapouriens comprennent le véritable objectif du bâtiment. Ils acceptent néanmoins les boat people.

389 BOAT-PEOPLE SAUVÉS

Au rendez-vous des deux navires le 19 juin, les marins sont particulièrement réservés quant à la capacité du Goëlo à mener sa mission. « Nous avons été, extrêmement surpris par l’amateurisme des humanitaires pour des opérations en haute mer. D’abord le bateau : c’est une cale sans sortie vers l’extérieur hormis une échelle extrêmement dangereuse, pas d’hygiènes. Ils étaient dans l’impossibilité de nourrir les gens. L’enfer ! Ils avaient un matériel médical à la pointe du progrès mais ils étaient incapables de vivre en mer » témoigne un officier. La coopération entre les navires s’avère donc indispensable. L’aviso-escorteur apporte son savoir-faire et ses capacités maritimes (moyens de détection, de communication, de ravitaillement et son armement) et l’ONG offre une indiscutable capacité de gestion de crise humanitaire en milieu hostile pouvant  s’affranchir du poids des logiques militaires, politiques et diplomatiques.

Le 23 juin, les patrouilles de recherche reprennent. 389 boat people ont été sauvés. Aucune solution diplomatique n’existe cependant pour les débarquer. Ils seront finalement accueillis à Singapour et aux Philippines. Pour Bernard Kouchner, le combat n’est pas terminé : « il faut continuer, une fois encore, il faut qu’un bateau parte, que ce Goëlo parte, que le Balny reparte ». Deux ans plus tard, l’ONG sollicite à nouveau le gouvernement qui fixe comme prérequis de l’appui de la Marine l’affrètement d’un navire par l’association. Le Jean Charcot étant prêté par l’Ifremer à Médecins du Monde, l’aviso-escorteur Victor Schoelcher est désigné le 12 avril 1985. Conduite sur le modèle de celle de 1982, cette mission aboutie au sauvetage de 412 boat people. En 1987, l’association renoue avec la mer de Chine. La Marine apporte son soutien au Rose Schiaffino, un vieux roulier, dans le cadre d’un déploiement de présence en Asie du sud-est. Le Balny patrouille dans les eaux du golfe de Siam du 22 mai au 2 juin accompagné des patrouilleurs la Glorieuse et la Moqueuse. Au terme de la mission, près de 500 boat-people sont transférés sur le Rose Schiaffino, 200 autres le seront après la fin du dispositif.

LE PORTE-HÉLICOPTERES  JEANNE D’ARC EN RENFORT

Enfin, en 1988, l’ONG parvient, par son entregent politique, à faire modifier la mission du porte-hélicoptères  Jeanne d’Arc. Bernard Kouchner rencontre le Premier ministre, Jacques Chirac, le 18 février et obtient son assentiment pour renouveler une campagne maritime en mer de Chine. Fort de cet accord, il s’adresse, dès le 22 février, au ministre de la Défense André Giraud et l’accord définitif de Matignon est obtenu le 2 mars. Les moyens mis en œuvre sont significatifs, le dispositif comportant la Jeanne d’Arc, ses hélicoptères et son escorteur, l’aviso-escorteur Commandant Bourdais. Le seul 31 mai, onze sorties d’hélicoptères sont effectuées et jusqu’à trois Alouettes sont en vol simultanément. Malgré le déploiement de cette armada, seuls 40 réfugiés seront secourus à bord d’un unique boat people, encore visible au musée de la Marine à Brest.

Laurent Suteau, attaché d’administration,
ancien chargé de recherche et d’enseignement au Service Historique de la Défense (SHD)

Dates clés

2 juillet 1976
Réunification officielle du Vietnam et proclamation de la République Socialiste du Vietnam

13 décembre 1976 
Première apparition du terme « boat people » dans le Herald Tribune

11 novembre 1978 
Drame du Haï Hong

23 novembre 1978
Appel du comité « un bateau pour le Vietnam »

7 juillet 1979
L’Ile de Lumière recueille 264 boat people

Mars 1980
Création de Médecins du Monde

Mai-juin 1982 
Première mission de la Marine au profit des boat people

 

Boat people

« Terme construit à partir des mots anglais « bateau » et « mer », les boat-people désignent les migrants par voie de mer. Il est utilisé pour la première fois en 1976 dans le Herald Tribune pour désigner la population sud-vietnamienne fuyant la répression communiste par la mer de Chine sur des embarcations souvent surchargées et sans sécurité.

Par extension, il est utilisé pour d’autres circonstances : les migrations cubaines en 1980 puis en 1994, des Haïtiens à la recherche d’un mieux-être ailleurs et actuellement en Méditerranée après le drame de Lampedusa. »

Source: Marine nationale
Droits: Marine nationale

 

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