Interview - Le retour de l’usage stratégique de la mer

Publié le 2 Février 2021 à 14:43

© Marine nationale

Le monde est entré dans un nouveau cycle géopolitique qui fait de la mer une zone de frictions, de démonstrations de puissance et demain, sans doute, d’affrontements. Le capitaine de frégate Franck, du bureau Stratégie et politique du cabinet du chef d’état major de la Marine, fait le point sur ces évolutions géopolitiques majeures et les nouvelles menaces auxquelles la Marine doit faire face.

 

 

COLS BLEUS : Contestation des espaces, remilitarisation de la mer, politique du fait accompli… Sommes-nous dans un nouveau cycle géopolitique qui replace la mer au centre des enjeux ?

CAPITAINE DE FRÉGATE FRANCK : Depuis une vingtaine d’années, on assiste indubitablement à une militarisation, voire une remilitarisation des océans. Il s’agit là d’un phénomène cyclique. Tout au long de l’Histoire, les thalassocraties ont bien compris l’importance de la mer pour pouvoir exister en tant que puissances. Plus récemment, de nouveaux concepts se sont imposés : mondialisation, protection par chaque nation de ses intérêts économiques, appropriation ou territorialisation d’entités géographiques et de leurs espaces maritimes adjacents, multiplication des risques tels que la piraterie, le terrorisme et l’usage illégal et illicite de la mer (trafics de migrants, pêche illégale, pillage halieutique...). Incontestablement, l’espace océanique est redevenu un enjeu géostratégique central. Le monde est entré dans un nouveau cycle géopolitique qui fait de la mer une zone de frictions, de démonstrations de puissance et demain, sans doute, d’affrontements. Le capitaine de frégate Franck, du bureau Stratégie et politique du cabinet du chef d’état major de la Marine, fait le point sur ces évolutions géopolitiques majeures et les nouvelles menaces auxquelles la Marine doit faire face.

C. B. : Cela va-t-il jusqu’à la remise en cause des traités internationaux existants ?

CF F. : Le maritime, l’espace et le cyber ont en commun d’être des espaces fluides aux frontières mal définies, dans lesquels il est possible de mener des actions gagnantes sans faire peser de gros risques à ceux qui les mènent. Le droit y est, par construction, relativement libéral et, par conséquent, sujet à interprétation. L’actualité se focalise sur la mer de Chine méridionale, mais ce n’est pas la seule zone où les enjeux maritimes s’imposent comme incontournables pour la survie ou le devenir des pays désireux de peser sur la scène internationale. Un récent incident à l’ouvert du golfe de Pierre-le-Grand, sur la mer du Japon, a d’ailleurs vu la marine russe se confronter à l’US Navy. Le maritime redevenant un enjeu de puissance, les États développent leurs moyens navals, principalement militaires, pour se protéger, défendre leurs intérêts ou s’approprier de nouveaux espaces.

 

C. B. : Quels sont les nouveaux venus sur ce théâtre maritime ?

CF F. : L’accès aux espaces maritimes n’est plus l’apanage de puissances dominantes. La liberté de circulation est inexorablement remise en cause par les appétits décomplexés et l’évolution des rapports de force. En premier lieu apparaît la Chine. Sa montée en puissance spectaculaire a constitué un accélérateur dans la course au réarmement en Asie du Sud, avec à la clef un effet de dissémination via l’apparition de nouvelles forces, notamment sous-marines, sur ce théâtre (Vietnam, Bangladesh, Birmanie, Thaïlande). Dans leur compétition, l’Inde et le Pakistan ont également contribué, de manière plus modeste en renforçant leurs forces navales, au réarmement de la zone. La Méditerranée est aussi au centre de convoitises diverses : la croissance des marines turque, égyptienne et israélienne en témoigne. Enfin, la zone arctique n’est pas exempte de la compétition maritime internationale. La Russie, dont la flotte sous-marine reste un pilier de sa défense, entend bien préserver sa suprématie polaire navale.

C. B. : Dans ce contexte, faut-il s’attendre à de nouveaux affrontements ?

CF F. : Les espaces maritimes deviennent disputés, défendus, interdits, pour l’exploitation de leurs ressources naturelles ou pour la profondeur stratégique1 qu’ils procurent. Ils seront le théâtre d’affrontements qui s’étaleront sur tout le spectre et dans tous les champs possibles de la conflictualité. Les modes opératoires iront de l’action indirecte, difficilement attribuable, à l’engagement de haute intensité en passant par l’utilisation d’acteurs non étatiques utilisant des moyens duaux. Le combat naval de grande ampleur n’est plus à exclure. Il ne sera, cependant, plus cloisonné au milieu maritime littoral ou hauturier, mais englobera tous les domaines, des opérations sur les fonds marins à l’observation depuis l’espace exoatmosphérique, en passant par la lutte dans l’espace informationnel et le cyber-espace.

C. B. : Comment la France et ses alliés s’y préparent-ils ?

CF F. : L’évolution du contexte du combat aéromaritime commande d’adapter notre stratégie navale. Notre marine doit être capable de détecter et exploiter les signaux faibles pour agir en amont de crises potentielles, mais aussi être apte au combat pour défendre les intérêts nationaux dans les espaces maritimes qui viendraient à être contestés. Pour cela, elle doit mettre en œuvre des plateformes et des équipements dimensionnés pour le conflit de haute intensité et mener des entraînements adaptés aux défis de la guerre en haute mer. Il lui faut également disposer de points d’appuis lointains pour pouvoir soutenir nos unités sur de longues périodes, donc développer des partenariats au plus près de centres de gravité stratégiques, comme l’Asie du Sud-Est. Enfin, la préparation opérationnelle exige, plus que jamais, d’entretenir en permanence l’esprit combatif de nos équipages.

 

 

1 Au sens « terrestre » du terme : contrôle d’un espace maritime et de ses façades suffisamment vastes pour se prémunir d’une agression ou d’une attaque, éventuellement surprise.

FOCUS

Le Sea Control

Le terme Sea Control désigne la maîtrise de l’espace aéromaritime et de son environnement connexe (exo-atmosphérique, cybernétique, spectre électromagnétique et champ informationnel) dans toutes leurs dimensions et dans tous les domaines de lutte. Prérequis à toute opération navale, qu’elle soit de projection de puissance, de force ou d’interdiction, le Sea Control peut s’exercer de manière temporelle ou zonale. Pour être effectif, il exige des moyens d’observation et de surveillance mais aussi la présence d’unités équipées de systèmes d’armes permettant d’acquérir la supériorité nécessaire à l’action aéronavale.

 

Dossier realisé par Hélène Perrin, l’EV1 Aude Bresson, l’EV1 Nicolas Cuoco et l’ASP Clovis Canivenc

Extrait du Cols Bleus n°3093 Février 2021 - Marine de combat - Se préparer pour vaincre

 

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