"Défendre nos intérêts dans un environnement où les tensions Chine/Etats-Unis ont été exacerbées, par la crise Covid-19" - Contre-amiral Laurent Lebreton, commandant de la zone maritime Pacifique

Publié le 27 Août 2020 à 17:05

© Marine nationale

Commandant supérieur des forces armées en Polynésie française, le contre-amiral Laurent Lebreton est également commandant de la zone maritime Pacifique (Alpaci). Alors qu’il quitte prochainement ses fonctions, il revient pour Cols bleus sur son expérience dans cette région stratégique du globe.

Cols bleus : En quoi consiste votre mandat d’Alpaci ?

Contre-amiral Laurent Lebreton : La France est une nation riveraine de l’Asie-Pacifique et la seule nation européenne à y maintenir en permanence des forces armées, en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie (FANC). Au-delà des zones de responsabilités des deux commandants supérieurs des forces armées (COMSUP) FAPF et FANC, dans le reste du Pacifique Alpaci a pour mission essentielle de défendre les intérêts de la France, de protéger ses ressortissants, de faire respecter le droit international et la liberté de circulation sur mer et dans les airs. Contrôleur opérationnel, il exerce cette responsabilité par des déploiements de bâtiments et d’aéronefs, des actions d’influence et de coopérations internationales auprès des nations partenaires et des grands alliés comme les États-Unis, l’Australie et le Japon. Toutes les « connexions » établies enrichissent notre appréciation autonome de situation pour prévenir les crises, intervenir en cas de catastrophe naturelle, participer à la sécurité maritime générale dans les zones à risques, ou contribuer à la lutte contre les trafics illicites.

 

C.B. : Quels sont les liens entretenus avec nos alliés dans la zone ? Comment se manifestent-ils ?

CA L. L. : Les réunions régulières avec nos partenaires ou alliés, mes déplacements ou échanges téléphoniques avec les CEMA/CEMM ou COCOM(1), les forces ou officiers que nous déployons sont des vecteurs d’influence efficaces et reconnus.
Je constate la haute tenue de nos niveaux d’échanges illustrée par la visite de US INDOPACOM (United States Indo-Pacific Command), l’amiral Davidson avec une délégation de son état-major en mai 2019. Notre réseau d’officiers de liaison, auprès de l’état-major de US INDOPACOM, auprès de l’Information Fusion Center (IFC) et Changhi Regional HADR Coordination Center (RHCC) de Singapour, et ponctuellement auprès de la 7e flotte à Yokosuka, pérennisent ces liens. À partir de l’été 2020, un officier de liaison interarmées (OLIA) auprès de l’UNC (United Nations Command) en Corée du Sud complétera avantageusement ce réseau.
Sur le terrain, il faut être interopérable, donc concrétiser les accords de coopération entre pays de la zone. C’est une des vocations par exemple des échanges avec les policiers des Îles Cook, des exercices comme Rimpac (Rim of the Pacific) ou encore l’exercice français HADR (Humanitarian Assistance and Disaster Relief) Marara à Tahiti, qui a rassemblé dix nations en 2019.  
Face aux enjeux stratégiques de cette zone, nous sommes et serons plus forts ensemble.

 

 

C. B. : Les FAPF sont-elles un acteur crédible pour les autres pays présents dans la zone ?

CA L. L. : Les déploiements de frégates et d’aéronefs au profit de la mission en coalition au large de la Corée du Nord, visant à faire respecter la résolution 2375 des Nations unies relative aux manœuvres de transbordement illégaux, permettent de lutter efficacement contre les transbordements illicites au profit de la Corée du Nord.
Ce type de missions, ainsi que le déploiement du groupe aéronaval dans le golfe de Thaïlande en mai 2019 témoignent de la volonté de la France de faire appliquer le droit international, en lien avec ses partenaires, notamment japonais et américains. Cela démontre aussi notre aptitude à engager loin des capacités du haut du spectre pour défendre les intérêts majeurs en coopération avec nos alliés. Dans un autre domaine, la saisie de 800 kg de cocaïne par le Prairial en mars 2019 témoigne de cette crédibilité.

 

 

C.B. : Quels sont les grands dossiers à venir pour les FAPF ?

CA L. L. : Il y en a de nombreux mais j’en citerai trois sur lesquels nous travaillons déjà. À moyen terme, le premier grand défi est la réussite de l’accueil des futures capacités, les deux patrouilleurs outre-mer (POM), ainsi que les aéronefs des programmes AVSIMAR, HIL(2). Une véritable opération majeure en soi qui regroupe de nombreux aspects (infrastructures, ressources humaines, soutien). L’enjeu sera qu’elles soient aptes, sans rupture, à respecter notre contrat opérationnel.
Le second est le maintien à un haut niveau d’efficacité de nos missions de souveraineté en zone économique exclusive (ZEE), riche et convoitée par certains acteurs stratégiques de la zone, missions qui légitiment notre présence.
Enfin, en zone Asie-Pacifique, en étant un acteur de stabilisation, l’enjeu est de continuer à défendre nos intérêts dans un environnement où les tensions Chine/États-Unis ont été exacerbées, par la crise Covid-19.  

 

C. B. : Les moyens militaires, et ceux de la Marine en particulier, sont-ils adaptés à ces missions, dans une région aussi vaste ?

CA L. L. : Pour toutes nos missions, nous optimisons l’emploi de tous les moyens prépositionnés en intégrant certaines capacités des forces armées de la Nouvelle-Calédonie (FANC). Dans notre ZEE, toutes nos actions dissuadent les pêcheurs étrangers de venir piller nos ressources. Nous montrons que l’État français est présent, dans la ZEE et aussi à ses abords, souvent à plus de 1 000 kilomètres de Tahiti. Nos capacités futures permettront de rendre encore plus résilient et souple ce dispositif.
Pour nos missions en Asie du Sud-Est, nous avons déployé une frégate de surveillance et un Falcon 200 Gardian à 14 000 km de Tahiti, au Japon, sans remettre en cause la régularité de nos missions de souveraineté.
Pour l’accomplissement de missions du haut du spectre, le déploiement régulier de capacités de premier rang de métropole sont et seront des atouts nécessaires qu’il faut maintenir. 

(1) Grands commandements américains interarmées.

(2) AVSIMAR : avions de surveillance et d'intervention maritime; HIL : hélicoptères interarmées légers.

PROPOS RECUEILLIS PAR le Cne Fabien Rocheron

Extrait du Cols Bleus N°3089 - Août / Septembre 2020 - La France - Nation du Pacique

 

 

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