« L’opération EUNAVFOR MED Sophia [est] située à la frontière entre la sécurité et la Défense. »

Publié le 2 Décembre 2019 à 16:36

© EUNAVFOR MED - Contre-amiral Olivier Bodhuin.

Contre-amiral Olivier Bodhuin, commandant adjoint de l’opération Sophia.

Depuis 2015, la mission européenne Sophia lutte contre le trafic de migrants en Méditerranée centrale. Le contre-amiral Olivier Bodhuin, qui assure le commandement adjoint de l’European Union Naval Force Mediterranean depuis juillet 2018, revient sur les enjeux, les moyens et les résultats de cette opération.

Cols bleus : Quelles sont les raisons qui ont poussé l’Union européenne à lancer l’opération EUNAVFOR MED (ENFM) en Méditerranée centrale ?

CONTRE-AMIRAL OLIVIER BODHUIN :
En 2015, la Méditerranée centrale connaît une crise migratoire sans précédent avec un départ massif en quelques mois de plusieurs dizaines de milliers de migrants, principalement depuis les côtes libyennes. L’île italienne de Lampedusa, ainsi que l’île de Malte, situées à environ 300 km de Tripoli, sont alors frappées de plein fouet par le phénomène. Le 18 avril de cette même année, une embarcation avec 800 migrants à bord chavire en mer. Cette tragédie agit alors comme un électrochoc et l’Union européenne décide de mettre un terme au trafic d’êtres humains au départ de Libye et de prêter main-forte à l’Italie et à Malte dans la gestion des secours à la mer : l’opération EUNAVFOR MED est lancée en juin 2015. Le 24 septembre, elle prend le nom Sophia.

 

C. B. : Quelle est la mission exacte de Sophia ?

CA O. B. : Le cœur de mission de Sophia est de lutter contre le trafic de migrants en Méditerranée centrale. Pour ce faire, elle détecte, identifie, analyse et fait la chasse aux passeurs qui organisent et participent à ce trafic, et détruit les embarcations qui ont servi aux passages des migrants. À l’origine, la mission devait, dans un second temps, intervenir dans les eaux territoriales libyennes, puis à terre. Mais les conditions opérationnelles et politiques n’étant pas réunies, une nouvelle stratégie a été élaborée par l’Union européenne. Celle-ci se décline selon une « approche globale », en accord avec la politique de sécurité de défense commune (PSDC) et les résolutions du conseil de sécurité des Nations unies. L’opération intègre donc des missions complémentaires comme l’entraînement et le suivi des garde-côtes libyens, l’application de l’embargo sur les armes à destination de la Libye, la collecte de renseignements sur la contrebande d’hydrocarbures. En effet, tous ces trafics sont liés et alimentent le commerce d’êtres humains.

 

C. B. : Comment concrètement remplissez-vous tous ces objectifs ?

CA O. B. : Les bâtiments et les aéronefs militaires des États membres de l’Union européenne participant à l’opération effectuent des missions de reconnaissance et de recueil du renseignement (ISR) et assurent, ainsi, la surveillance en Méditerranée centrale. Depuis le 30 mars 2019, seuls les moyens aériens sont mis à contribution. En effet, l’Union européenne a décidé de suspendre temporairement le déploiement de moyens navals et de les tenir prêts à 14 jours d’appareillage. Pour compenser l’absence des navires, il a été décidé de renforcer les moyens aériens et de mettre l’accent sur la mission de formation (Training) et de supervision capacitaire (Monitoring) des garde-côtes libyens, à terre et en mer. Nous utilisons également nos moyens dans le cadre de la lutte contre le trafic d’armes à destination et en provenance de Libye. Enfin, nous essayons de déterminer les modes d’action des trafiquants d’hydrocarbures et faisons remonter les informations vers les autorités policières et judiciaires.

 

C. B. : Comment lutter efficacement contre des réseaux de trafiquants depuis la mer ?

CA O. B. : À elle seule, l’opération Sophia ne peut lutter efficacement contre le trafic d’êtres humains. Pour cette raison, elle s’inscrit dans une Comprehensive Approach, c'est à dire une approche globale, qui prévoit notamment le retour à la stabilité de la Libye. L’opération développe des coopérations avec de nombreux acteurs et entretient un contact quasi permanent avec des organisations internationales, nationales et non gouvernementales. À titre d’illustration, avec Sophia, nous avons initié une coopération interagences au sein d’une structure, la Crime Information Cell. Dans cette structure, des acteurs des domaines de la sécurité et de la défense tels que Frontex, Europol et EUNAVFOR MED partagent leurs informations et leurs analyses. Les premiers résultats de cette expérience lancée en juillet 2018 sont particulièrement encourageants. Cette logique interagences, au cœur de l’action, est l’horizon des futures opérations navales de ce type. Devant des menaces de plus en plus hybrides, la victoire ne peut être que collective.

 

C. B. : Quels sont les résultats obtenus ?

CA O. B. : Très concrètement, depuis le début de l’opération, nous avons appréhendé plus de 150 passeurs et détruit 551 embarcations. Des milliers de navires ont été interrogés, des dizaines ont été visités. Depuis plus de quatre ans, des vols quotidiens permettent de suivre avec attention la situation au large des côtes libyennes. Au cours des opérations de lutte contre les trafics, Sophia, du fait de sa présence sur zone, a pris part à plus de 300 opérations de sauvetage et sauvé près de 45 000 personnes en danger immédiat. Plus de 500 marins et garde-côtes libyens ont été formés et, malgré une situation sécuritaire très dégradée en Libye, nous entretenons avec eux un dialogue permanent et une relation basée sur la confiance. Le dernier cycle de formation s’est achevé le 27 septembre 2019 et a permis de former près d’une centaine de marins (jeunes officiers et officiers mariniers) dans des domaines aussi essentiels que la navigation, la mécanique ou la plongée. Avec la prolongation du mandat de l’opération Sophia, un nouveau plan de formation est en cours de finalisation et devrait entrer en vigueur début 2020.

 

C. B. : Le mot de la fin, amiral ?

CA O. B. : En conclusion, je dirai que l’objectif premier de la mission est atteint, puisque le flux des arrivées des migrants au départ de la Libye a considérablement diminué, de l’ordre de 85 % par rapport au flux de 2017. Il reste encore beaucoup à faire et nos efforts doivent être maintenus pour accompagner les garde-côtes libyens à atteindre leur pleine autonomie opérationnelle et capacitaire à lutter contre les réseaux illicites et à porter secours aux naufragés dans leur zone de responsabilité. Avec le développement de la coopération interagences, l’opération EUNAVFOR MED Sophia, située à la frontière entre la sécurité et la Défense, contribue à poser les bases d’un concept d’action de l’État en mer à l’échelle européenne.

Propos recueillis par la rédaction

Extrait du Cols Bleus N°3083 - Novembre 2019 - Une marine en pointe - Innover pour rester maître dans toutes les dimensions

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