« Ils m’ont conforté dans l’idée que la jeunesse est à l’image de ce que nous en faisons et qu’il n’y a donc pas raison de désespérer d’elle, au contraire. »

Publié le 18 Juillet 2019 à 14:57

© Marine nationale - Patrice Franceschi remet aux mousses leurs prix lors de la traditionnelle cérémonie de fin d’année.

En 2016, l’explorateur Patrice Franceschi accepte de devenir le parrain d’une promotion de l’École des mousses. L’occasion pour les jeunes marins de découvrir, à ses côtés, ce que signifient pour lui l’aventure et le sens du service. Pour Cols bleus, il est revenu sur cette expérience, riche d’enseignements, autant pour les jeunes mousses que pour lui-même.

Cols bleus : Vous êtes écrivain de Marine. Qu’est-ce qui vous a amené à le devenir ?
Patrice Franceschi : Être écrivain de Marine procède, en réalité, d’une succession de hasards, parce que nul ne peut être candidat à l’un des vingt sièges existant. Le processus d’une élection est le suivant : lorsque l’un des membres de notre institution décède, les dix-neuf autres se réunissent afin de lui trouver un remplaçant. Cela peut prendre du temps et nécessiter un nombre élevé de réunions, puisque l’idée est de choisir quelqu’un de méritant, certes, mais avec lequel nous aurons également plaisir à échanger et à travailler, car tel est, tout de même, l’objectif. En la matière, nous dépendons « organiquement » du Centre d’études stratégiques de la Marine, installé à l’École militaire.
Nos critères de décision pour le nouvel élu, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, sont nombreux et précis. Il doit être écrivain, cela va de soi, mais aussi posséder une sensibilité marquée pour la mer et les préoccupations de la Marine nationale, sans oublier les questions de défense. Quand quelqu’un fait enfin l’unanimité, nous transmettons son nom au chef d’état-major de la Marine (CEMM), seul habilité à nommer les écrivains de Marine. Si la réponse est positive, l’impétrant reçoit son insigne des mains du CEMM en personne, lors d’une cérémonie protocolaire destinée à marquer les esprits. En ce qui me concerne, j’ai été élu en 2014 au siège de Pierre Schoendoerffer, et mon insigne m’a été remis par l’amiral Rogel à l’Hôtel de la Marine, juste avant le déménagement à Balard.

 

 

C. B. : Vous êtes parrain d’une promotion de l’École des mousses. Pourquoi avoir accepté d’accompagner ces jeunes ?
P. F. : Quand on m’a demandé d’être le parrain de la promotion 2016/2017, je me suis senti obligé de répondre favorablement. Ne devons-nous pas « servir » ? Mais dès la remise des bâchis au Centre d’instruction naval de Brest, j’ai compris que cette contrainte de principe allait se transformer en quelque chose de beaucoup plus profond et passionnant : la satisfaction de transmettre et de concourir, modestement, à la formation de nos marins. J’ai donc fait de mon mieux pour accompagner ces deux cents garçons et filles dans toutes les étapes de leur parcours, depuis leurs premiers embarquements jusqu’à leur voyage pédagogique à Oradour-sur-Glane, en passant par les sorties d’aguerrissements. Au final, ils m’ont conforté dans l’idée que notre jeunesse est à l’image de ce que nous en faisons et qu’il n’y a donc pas de raison de désespérer d’elle, au contraire.

 

 

C. B. : Comment avez-vous vécu ce parrainage et quels liens avez-vous entretenus avec ces jeunes mousses ?
Plus généralement, quel apprentissage de la vie fait-on à l’école de la mer ?
P. F. : Le mieux que je peux faire pour répondre à ces deux questions, très liées, est de vous citer un extrait du discours que j’ai prononcé au moment de la remise des diplômes de fin de formation. Voici :
« Chers mousses de la promotion Maître Joseph-Marie Avril, je sais la fierté légitime que vous éprouvez aujourd’hui pour être allé au bout de votre volonté. Fierté que partagent vos cadres qui se sont beaucoup démenés, vos familles qui ont beaucoup espéré, votre parrain qui vous a suivi autant qu’il le pouvait.
Pour vous, cela n’a pas été facile tous les jours – les chemins qui grimpent sont toujours exigeants et semés d’embuches –, mais vous y êtes parvenus. Votre avenir désormais vous appartient. Mais, à mes yeux, votre succès va bien au-delà. Dans notre époque d’individualisme exacerbé où l’intérêt personnel prend souvent le pas sur le bien commun, vous avez fait un choix différent de celui du “commun des mortels”. Vous avez décidé d’inscrire ce qui vous est le plus cher, votre existence, dans un cadre collectif, celui du service de votre pays. C’est chose rare par les temps qui courent. Car vous consentez par avance à bien des sacrifices et acceptez d’office les “grandeurs et servitudes” du métier qui vous attend. Mais si vous accomplissez celui-ci avec ardeur et générosité, avec l’abnégation du soldat véritable, vous découvrirez que le secret du bonheur ne tient pas dans la possession des biens matériels, mais dans l’adéquation constante entre ce que l’on pense et ce que l’on fait, doublé de la conviction d’être utile à quelque chose.
En suivant cette voie, vous vous sentirez souvent minoritaires. La simple observation de la société autour de vous vous le démontrera. N’en soyez pas inquiets. Faites-en une autre de vos fiertés. Car, à y regarder de près, il n’y a pas de plus grande dignité que d’appartenir au rempart qui protège les siens des malheurs du monde. Soyez habités par cette évidence : dans l’armée que vous avez rejointe, chacun d’entre vous est l’une des pierres, modeste, mais solide, de la muraille qui défend votre pays, vos familles, la civilisation dont vous faites partie.
Disant cela, je veux exprimer le sentiment que si en tant que parrain de votre promotion, j’étais censé être un exemple pour vous, vous êtes d’abord un exemple pour moi. Et ce ne sont pas des mots convenus que je formule ici, mais bien la stricte évidence qui est en moi.
Un jour aussi, vous serez définitivement convaincus que cette École des mousses où vous avez passé neuf mois, le temps d’une gestation, était un lieu d’exception auquel vous devez beaucoup. Que cette certitude vous conduise à lui rendre autant qu’elle vous a offert. Par là même, vous découvrirez une dernière chose d’importance : ce que l’on reçoit de la vie est à l’exacte mesure de ce qu’on veut bien lui donner. »

Propos recueillis par l’EV2 Marion Adnot

 

Extrait du Cols Bleus N°3080 - Juillet 2019 - L’École des mousses - La pédagogie avec la mer pour cadre

 

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