Les Forces navales françaises libres

Publié le 7 Juin 2019 à 13:44

© Marine nationale - Luc-Antoine Lenoir Auteur de Résister sur les mers - Une histoire de la marine française libre

Au lendemain de l’armistice, et malgré le désastre de Mers-el-Kébir, des marins répondent à l’appel du général de Gaulle, dès 1940. Petit à petit, ils s’organisent, se forment et se dotent de moyens qui leur permettront de mener des opérations et de prendre notamment une part active au débarquement de Normandie. Qui sont ces marins qui ont rallié la France Libre ?

 

 

cols bleus : Quel a été le contexte de création des Forces navales françaises libres (FNFL) ?

LUC-ANTOINE LENOIR : Les Forces navales françaises libres (FNFL), comme le reste de la France libre, naissent d’abord de la décision d’armistice de juin 1940 en France. Dès 1939, la Marine française s’était battue (il n’y a pas eu de « drôle de guerre » en mer) et avait remporté des succès. Mais, à partir de la campagne de France, elle assiste, quasiment impuissante, au désastre à terre. Le général de Gaulle confie à l’amiral Muselier, arrivé dans les derniers jours de juin à Londres, la création d’une force navale combattante. Quelques heures après le premier ordre du jour, cet embryon de marine subit toutefois de plein fouet un deuxième drame national : l’attaque préventive de la Marine française par la Grande-Bretagne, le 2 juillet. Dans les ports britanniques, les amis d’hier s’emparent des navires, regroupent dans des camps les soldats français réfugiés… L’attaque de Mers-el-Kébir, le 3 juillet 1940, coutera la vie à 1 200 marins français. C’est là un véritable traumatisme, que les premiers ralliés ont eu à surmonter. Ces hommes étaient des militaires, mais aussi des civils, à l’image des pêcheurs de l’île de Sein, pour la plupart entrés au service de la marine française libre. Malgré la consternation, les FNFL comptent un peu plus de 2 000 hommes à la fin de l’été 1940. Après une phase de réorganisation administrative, les premières opérations peuvent être programmées lorsque la France libre signe un accord opérationnel avec la Grande-Bretagne, le 14 août.

 

C. B. : Quelles en étaient les principales composantes ?

L.-A. L. : Malgré leurs moyens limités, les FNFL ont constitué une force navale « complète », qui s’est enrichie au fil des mois en fonction des ralliements et des équipages qui se constituaient, et également au gré des obtentions de navires et équipements alliés. Les bâtiments français, rendus après l’opération britannique Catapult, ont été peu utilisés, principalement pour des raisons techniques. Mais la flotte française libre comprenait des sous-marins, des bâtiments de surface de différents types et même un embryon d’aéronautique navale. La France libre formait elle-même ses marins, avec des écoles techniques et une école navale en Grande-Bretagne. Au niveau de l’État-major, les FNFL possédaient des services propres, notamment d’espionnage et de contre-espionnage, rendus célèbres par le destin tragique et héroïque d’Honoré d’Estienne d’Orves.

C. B. : Quelles missions les FNFL ont-elles réalisées tout au long de la guerre ?

L.-A. L. : On retient, bien sûr, à juste titre l’opération Overlord, la bataille de Normandie, puis la libération du territoire. Mais avant d’y participer, les marins français ont réalisé des opérations sur tous les océans.

D’abord, en coopération avec les alliés, les FNFL ont participé à la bataille de l’Atlantique, grande toile de fond de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agissait de protéger les convois de marchandises et le ravitaillement industriel des pays en guerre. De nombreuses corvettes françaises ont été affectées à ces opérations, principalement dans l’Atlantique Nord, mais aussi au sud (faisant notamment le lien avec l’empire français), et même dans l’Arctique, pour approvisionner l’URSS. Il ne faut pas oublier la marine marchande, qui participait militairement aux convois et qui a payé un lourd tribut dans les attaques sous-marines allemandes. La coopération avec les alliés concernait aussi d’autres théâtres, comme la Manche, où des chasseurs et des vedettes lance-torpilles protégeaient la côte anglaise et attaquaient les bâtiments de l’Axe. À terre, les fusiliers marins se sont battus et se sont illustrés, notamment à Bir Hakeim en 1942.

Cependant, l’objectif prioritaire du général de Gaulle était la poursuite d’opérations coup de poing, principalement pour affirmer la souveraineté de la France. L’exemple le plus important est le ralliement de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon en décembre 1941. Si l’opération militaire a été une formalité, la population soutenant massivement la France libre, elle a entraîné un affrontement diplomatique très dur avec les États-Unis. Cette indépendance opérationnelle constituait, d’ailleurs, un point de conflit entre le chef de la France libre et l’amiral Muselier, qui concevait l’action des FNFL uniquement en concertation avec les autres armées. Cette divergence de vue entraîne le départ de ce dernier, en 1942. Malgré cela, les opérations continuent et la Marine française libre poursuit son développement. À la mi 1943, lorsque Marine libre et Marine française régulière se regroupent, on compte quelque 7 000 marins au sein des FNFL. Le gros des efforts porte déjà sur la préparation des opérations de libération.

 

C. B. : En tant qu’historien, pouvez-vous nous dire comment perdure l’héritage des FNFL dans la Marine d’aujourd’hui ?

L.-A. L. : D’abord, il y a les bâtiments qui portent le nom d’unités FNFL. Citons le sous-marin nucléaire d’attaque Rubis qui fait référence au sous-marin mouilleur de mines Compagnon de la Libération. La frégate Aconit (de type La Fayette) qui a repris le nom d’une corvette restée célèbre pour avoir coulé deux sous-marins allemands à quelques heures d’intervalle, en 1943. Citons, bien sûr, les commandos Hubert, Trépel et Kieffer. Quant aux goélettes La Belle Poule et L’Étoile, elles ont elles-mêmes servi dans les FNFL. Sans oublier l’actuel porte-avions Charles de Gaulle, dont le nom de baptême résonne comme un symbole… Au-delà de ces noms et de ces traditions spécifiques, l’héritage des FNFL reste bien vivant aujourd’hui dans la Marine.

Propos recueillis par Hélène Perrin

 

Extrait du Cols Bleus N°3079- Juin 2019 - 6 Juin 1944 - Les marins du Débarquement

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