Histoire : une croisière impériale

Publié le 21 Janvier 2014 à 15:43

Été 1913, le vapeur Loire, assurant la liaison régulière entre Dunkerque et Copenhague, embouque l’estuaire de l’Elbe, aux premières lueurs du jour, afin d’emprunter le canal de Kiel. À son bord, malgré l’heure matinale, un passager observe les amers et porte une attention particulière aux batteries côtières qui défendent cette grande artère maritime de l’Empire. Faisant croire à un voyage privé, le lieutenant de vaisseau Antoine de Meaux est chargé d’une mission peu commune : pister la flotte de « haute mer allemande » – la Hochseeflotte – pendant ses manœuvres estivales.

Affecté à la 1e Section de l’Etat-major général de la marine et parlant couramment l’allemand, le lieutenant de vaisseau de Meaux a toutes les qualités requises pour réussir sa mission au profit des services du renseignement naval français.

Théoriquement, le recueil du renseignement à l’étranger est dévolu au seul attaché naval. Ce dernier, un officier détaché par la Marine dans les principaux postes diplomatiques, doit se contenter de traiter des sources ouvertes… ce qui ne le dispense pas d’entretenir son réseau d’informateurs. Naturellement, un renseignement plus « offensif » est encouragé dans les pays de la Triplice1 contre lesquels la France se prépare à faire la guerre.

Une bonne connaissance de la flotte allemande, en particulier, est devenue un enjeu capital depuis 1906, date à laquelle l’accélération des armements navals germaniques (le « plan Tirpitz ») prend une allure menaçante pour l’Entente franco-britannique.

Or, la sécurité drastique et le mutisme qui entoure les réalisations allemandes rendent ardu le travail de l’attaché naval à Berlin.

Bref, au-delà du seul suivi des sources publiques, les capacités tactiques réelles et les intentions stratégiques de la Hochseeflotte restent mal connues.

Chaque mois de juin, la Kieler Woche (« semaine de Kiel »), grande régate accompagnée d’une revue navale, offre ainsi l’opportunité de côtoyer les marins d’outre-rhin de tous grades et surtout d’observer leurs bâtiments. Mais, même si la présence de l’empereur Guillaume II à bord de son yacht personnel, le Hohenzollern, lui confère un caractère politique, l’événement reste avant tout sportif et mondain. Les grandes manœuvres navales qui lui succèdent, elles, restent fermées aux observateurs.

C’est sans doute de cette frustration qu’est née l’idée de la mission confiée au lieutenant de vaisseau Antoine de Meaux : suivre les navires de la Hochseeflotte dans les eaux du Danemark et de la Norvège, où ils relâchent en grand nombre lors de leur croisière d’été… au grand dam de ces petits pays neutres.

Arrivé à Kiel, Antoine de Meaux rallie Copenhague et fait le point avec l’attaché militaire de la Légation de France, le capitaine de Courcel qui lui apprend que l’essentiel de la flotte allemande a gagné la Norvège, dans les environs de Bergen. Arrivé sur place, l’officier français peut observer une escadre entière de huit cuirassés parmi les plus anciens et relever ce qui lui paraît intéressant. Il reprend la mer le lendemain pour s’engager dans le Sogne Fjord, où il découvre, outre le yacht impérial, pas moins de quarante-quatre navires de guerre allemands, dont les deux plus récents dreadnoughts2 de la flotte, le Kaiser et le Friedrich der Grosse.

Il peut alors les observer à son aise, depuis la côte puis le long de leur bord, en embarcation. Il consigne des observations très précises sur leur aspect général, les tourelles d’artillerie, les antennes de TSF, les signaux utilisés, l’alimentation en charbon ou la présence de filets pare-torpilles.

Sa mission achevée, Antoine de Meaux repart par le Danemark et l’Allemagne, toujours à bord de bâtiments commerciaux, tout en profitant de l’escale de Copenhague pour expédier son rapport par la valise diplomatique.

D’un point de vue militaire, les informations rapportées par Meaux sont précieuses en ce qui concerne les navires, mais ne suffisent pas à combler les lacunes de la documentation française.

En revanche, elles témoignent de façon frappante de l’agressivité navale de l’Allemagne en mer du Nord, préfigurant ainsi leur action dans la future bataille du Jutland3.

L’emprise allemande sur la Norvège en temps de paix laisse aussi deviner un intérêt stratégique pour cette façade maritime bien abritée face à l’Atlantique, idéale pour mener la guerre à l’Angleterre. Elle annonce déjà l’invasion allemande de la Norvège… en 1940.

Enfin, un autre acteur du grand jeu naval est directement intéressé par cette mission : la Royal Navy. C’est elle qui, selon l’accord naval franco-britannique de novembre 1912, reçoit pour mission principale d’affronter la Hochseeflotte en mer du Nord pendant que la Marine française est concentrée en Méditerranée face aux escadres italiennes et austro-hongroises.

Au moment où les deux marines coordonnent leurs efforts, nul doute que le rapport signé par le LV de Meaux ait pu constituer une monnaie d’échange valable dans le troc d’information auxquels se livrent déjà les attachés navals français et britanniques à Berlin.

Dominique GUILLEMIN

Dominique GUILLEMIN est chargé d’étude au Service historique de la Défense. Responsable du projet « Marine OPEX » consacré à l’histoire des opérations extérieures de la Marine, il consacre sa thèse à l’étude du réseau des attachés navals français de 1919 à 1939.

1906 Lancement au Royaume-Uni du HMS Dreadnough qui relance la course aux armements navals.

1906, 1908, 1912 Lois de programmations navales allemandes (« plan Tirpitz »), et accélération de la compétition navale germano-britannique.

Juillet-août 1913 La France promulgue la loi des trois ans, augmentant la durée du service national pour faire face à la menace allemande.

Novembre 1913 Mise en service du Courbet, le premier dreadnought de la Marine nationale, qui commence seulement à combler son retard sur les grandes marines.

1 L’alliance de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie.

21: Type prédominant de cuirassé qui présentait deux caractéristiques de taille pour l’époque : son artillerie principale n’était que d’un seul calibre et il était équipé d’un système de propulsion de turbine à vapeur, alors jugé révolutionnaire.

3 : (ou bataille de Skagerrak pour les allemands) survenue en mai-juin 1916, elle opposera la Royal Navy à la Marine impériale allemande. Elle est considérée comme la plus grande bataille navale de la première guerre mondiale.

Source : Marine nationale / Service Historique de la Défense (SHD) - Département Marine
Droits : Marine nationale / Service Historique de la Défense (SHD) - Département Marine

 

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