Une marine de combat

Publié le 11 Septembre 2018 à 17:10

© S. DZIOBA/MN - Rafale Marine à l’appontage sur le porte-avions Charles de Gaulle lors de l’opération Arromanches 3 en Méditerranée orientale en octobre 2016.

Pour remplir avec succès ses missions dans les années à venir, la Marine doit impérativement s’adapter à un contexte mondial en évolution rapide. Cette adaptation doit émaner d’une réflexion globale touchant tout à la fois les moyens, les modes d’action, le maintien en condition opérationnelle… Le contexte de nos opérations se durcit. Pour y faire face, la préparation opérationnelle sera renforcée, permettant aux marins de bénéficier d’entraînements plus poussés en particulier dans la mise en œuvre des armes. Elle s’accompagnera d’une utilisation élargie de la simulation et du retour d’expérience. Enfin, il s’agira de maintenir et d’entretenir la capacité autonome d’appréciation de situation et de commandement des opérations, tout en participant de manière accrue à des exercices interalliés et interarmées de haut niveau.  

 

Question à :

CA Nicolas Vaujour, amiral commandant les opérations aéronavales (ALOPS)

En quoi les opérations en mer sont-elles, selon vous, appelées à se durcir ?

Je suis rentré dans la Marine il y a près de 30 ans. Deux blocs se faisaient face, le monde était stable à défaut d’être sûr. Les opérations ont depuis beaucoup évolué avec le contexte géopolitique. Chute du mur de Berlin, 11 septembre 2001, guerres en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie constituent des événements marquants qui ont rythmé nos engagements opérationnels. 

Au travers de ces événements j’identifie trois changements majeurs générateurs de tensions : nous sommes dans un monde contesté, dans un monde désinhibé et dans un monde surveillé. 

La contestation des équilibres établis en est la première caractéristique. Des États puissants et moins puissants remettent en cause les équilibres internationaux. Annexion de territoires, construction d’îlots artificiels, friction autour des zones d’exploitation off-shore, autant de signaux qui marquent des volontés étatiques conquérantes, assumant les rapports de force.

La deuxième caractéristique est la désinhibition de l’emploi de la force. Elle est assumée. Dans le bas du spectre, les pêcheurs s’opposent avec violence au contrôle en Guyane, des trafiquants de migrants abordent violemment les vedettes de la gendarmerie maritime à Mayotte, les Houthis attaquent des frégates saoudiennes ou émiriennes avec des embarcations télécommandées, des flottilles de pêche sont escortées par des bâtiments de guerre. Dans le haut du spectre, les nations emploient bombes et missiles de croisière pour atteindre leurs objectifs politiques.

Troisième caractéristique : nous vivons dans un monde de plus en plus surveillé. Diffusion mondiale de l’AIS (Automatic Identification System), imagerie satellite accessible à tous, emploi massif des drones, interconnexion des systèmes entre eux : les nations veulent réassumer leur souveraineté en surveillant leurs approches et pour certaines être en mesure d’en interdire l’accès. 

Ces trois facteurs sont générateurs de tensions. La supériorité opérationnelle dont nous avons bénéficié n’est plus acquise d’emblée. Nous devrons la gagner en faisant face à une opposition. 

La menace a changé de forme. Elle se déploie partout, symétrique, asymétrique, hybride. Du drone tueur au missile hypersonique, du brouillage traditionnel aux attaques cyber, le champ des menaces s’étend et nous devons nous y adapter. La violence n’est plus l’apanage des États. Des groupes adverses, plus ou moins structurés, émergent. Leur maîtrise de l’emploi de la force est parfois limitée, ce qui peut laisser place à la méprise. 

Le durcissement des opérations est déjà une réalité. Nous y serons de plus en plus confrontés à l’avenir. Notre Marine est une marine de combat. Pour vaincre dans ce contexte, nous devons nous y préparer et être prêts au combat, tant humainement que techniquement.

 

 

Rencontre

CV Philippe Le Gac, commandant la frégate multi-missions (FREMM) Languedoc

Quels sont les récents déploiements opérationnels auxquels vous avez participé ? 

Moins de 12 mois après son admission au service actif, la frégate multi-missions Languedoc a d’ores et déjà été déployée à trois reprises en Méditerranée orientale. Intégré par deux fois à l’opération Chammal, l’équipage a activement participé à la surveillance des mouvements militaires au large des côtes levantines et au-dessus du territoire syrien. Plus emblématique encore, les frappes de rétorsion menées dans le cadre de l’opération Hamilton ont placé les marins du Languedoc au cœur de l’actualité opérationnelle. Enfin, dans un tout autre domaine, les opérations de lutte anti-sous-marine en Méditerranée ont, elles aussi, fortement marqué l’année écoulée.

Quelle a été l’action la plus marquante engagée par votre équipage ? 

Sans aucun doute, l’action la plus marquante aura été notre participation aux frappes de rétorsion contre l’arsenal chimique clandestin du régime syrien. Engagé aux côtés de nombreuses unités navales et aériennes – françaises, britanniques et américaines – le Languedoc a tiré, dans la nuit du 13 au 14 avril dernier, une salve de missiles de croisière navals (MdCN) devenant ainsi la première unité de la Marine nationale à mettre en œuvre au combat cette arme nouvelle.

Quels sont les éléments tangibles auxquels vous avez dû faire face qui illustrent le durcissement de la menace en mer ?

La mer est en effet devenue un espace où les États cherchent à affirmer leur souveraineté et défendre leurs intérêts militaires ou économiques allant parfois jusqu’à contester les règles du droit international qui régissent la circulation en mer.

Comment vous préparez-vous à faire face aux nouvelles menaces ?  

Il n’y a pas de secret ! C’est en répétant jour après jour les gestes nécessaires à la mise en œuvre des systèmes embarqués qu’un équipage se prépare à affronter ces menaces. L’entraînement paye et c’est pourquoi il est vital d’enchaîner les exercices au quotidien, à la mer comme à quai, pour être en mesure de faire face le moment venu. Mais il convient d’adapter sans cesse les contours de cette préparation aux réalités des théâtres d’opérations et d’imaginer dès aujourd’hui ce que seront demain les modes d’actions adversaires. C’est ce que nous essayons de faire, à notre niveau, à bord du Languedoc.

 

Témoignage

CC Stanislas Marande, commandant le patrouilleur léger guyanais (PLG) La Confiance  

En 2018, l’équipage du PLG La Confiance a été déployé successivement sur deux théâtres opérationnels. D’abord dans l’arc antillais où nous avons ouvert le domaine d’emploi des PLG dans la lutte contre le narcotrafic avec l’interception d’une pirogue transportant plus de 150 kg de marijuana. Ensuite, à peine rentrés en Guyane, nous avons pris part à une opération de police des pêches. En Guyane, la confrontation en mer avec les pêcheurs brésiliens illégaux se durcit. Ils n’hésitent plus à s’opposer de plus en plus violemment à nos contrôles. Le succès de nos missions exige donc une coordination poussée en interarmées avec les hélicoptères de l’armée de l’Air et la gendarmerie maritime, comme avec les autres administrations. La complexité des interventions est accentuée par l’environnement difficile en Guyane. 

Se préparer à faire face à ces nouvelles violences en mer exige avant tout de parfaitement connaître son équipage, ses forces comme ses limites. Ensuite il est indispensable de savoir exploiter toutes les capacités de son bâtiment. Cela demande de prendre en amont le temps de l’observation pour avoir le recul nécessaire dans les situations tendues. Bien observer quand on en a le temps permet de réfléchir rapidement quand on ne l’a plus.

Vos réactions: 
Moyenne: 5 (2 votes)
Envoyer