Clemenceau et la stratégie navale - Le torpilleur contre le cuirassé

Publié le 1 Juin 2018 à 11:08

© M. BAR - Mis en service en 1899, le Charlemagne est un de ces « mastodontes » (118 mètres de long) dont se méfi e Clemenceau. Un de ses successeurs, le cuirassé Iéna explosera le 12 mars 1907 dans le port de Toulon. La catastrophe fi t 117 morts.

« L’accession au pouvoir de l’amiral Aube constitue assurément le sommet du combat patriotique contre la routine et le favoritisme qui ont entravé pendant un siècle la Marine française. » Dix ans plus tard, Georges Clemenceau ne pouvait mieux exprimer sa foi dans les idées de la Jeune école. Lors de ses deux ministères (1906 et 1917), il s’attacha d’ailleurs les services de l’un de ses apôtres, Paul Fontin, alias « Commandant Z », et ancien secrétaire de l’amiral Hyacinthe Aube. 

 

 

Partant du constat de l’inaction de la flotte pendant la guerre de 1870 et capitalisant sur les progrès techniques des navires et des armements, la Jeune école promeut les petites unités rapides et fortement armées, ainsi que la guerre de course, sans abandonner la guerre d’escadre. Né sous l’impulsion de l’amiral Aube, ce courant de la pensée navale est poussé à l’extrême par le journaliste Gabriel Charmes, qui vulgarise ses idées en réduisant le trinôme de l’amiral Aube au binôme torpilleurs/guerre de course. La gauche radicale y voit l’occasion de soutenir une marine jeune, innovante, audacieuse et démocratique, symbolisée par le torpilleur, contre une marine traditionnelle, conservatrice, voire réactionnaire, symbolisée par le cuirassé. 

 

Promoteur de la « jeune école » 

Cette doctrine rejoint les idées de Clemenceau sur l’incapacité des états-majors à préparer la défense nationale et sur le conservatisme féodal d’une Marine qui persiste à s’appeler Royale et à enrichir l’industrie métallurgique : « La routine d’abord, l’imbécile entêtement contre l’évidence du progrès scientifique, voilà le principe directeur de notre amirauté de sacristie. » (Le Bloc, 14 avril 1901).

L’entourage de Clemenceau explique cet engouement. Camille Pelletan, d’abord, co-fondateur et rédacteur en chef du journal de Clemenceau, La Justice, et futur ministre de la Marine du cabinet Combes (1902-1905), poussa à l’extrême les théories de la Jeune école. Paul Degouy, ensuite, journaliste à La Justice et frère du futur amiral Robert Degouy, spécialiste de la guerre de côte et des opérations combinées, professeur à l’École supérieure de guerre navale (ESGN), et qui finit par se brouiller politiquement avec Clemenceau en 1896. Envoyé en mission de reconnaissance des côtes allemandes, Robert Degouy est arrêté en août 1893 et incarcéré pour espionnage. Il est condamné à « six ans de forteresse » (La Justice, 21 décembre 1893), avant d’être gracié par Guillaume II à l’occasion des obsèques du président de la République assassiné Sadi Carnot.

Nombre d’articles de Clemenceau témoignent de sa proximité avec la Jeune école, même si l’anglophobie de cette dernière est peu compatible avec ses convictions et amitiés britanniques ou si la théorie des points d’appui heurte son anticolonialisme. L’appellation Jeune école recouvre toutefois des convictions qui varient fortement, entre marins et civils, et évoluent dans le temps, à l’instar de celles d’Édouard Lockroy, ministre radical de la Marine en 1895-1896 et 1898-1899, qui finira par reconsidérer son point de vue vis-à-vis des grands bâtiments.

En 1896, dans plusieurs articles de La Justice, Clemenceau rend compte de manière élogieuse du livre clé de l’amiral Fournier, La flotte nécessaire, et du livre du commandant Duboc, Le point faible de l’Angleterre. Ces articles fustigent une Marine rétrograde, confite dans un cléricalisme réactionnaire et « vérolée » par le favoritisme et le clanisme. S’il sait gré à Lockroy d’avoir nommé l’amiral Fournier à la tête de l’ESGN qu’il vient de créer, il lui reproche d’avoir cédé aux amiraux sur la mise en chantier de ces « énormes cuirassés si profitables aux actionnaires du Creusot ». 

Les articles qu’il consacre à la brochure du commandant Duboc, que celui-ci lui a dédicacée, sont l’occasion de réaffirmer sa foi dans les « idées de l’amiral Aube, que, de mon côté, je défends suivant mes moyens, dans la conviction où je suis qu’il n’y a pas pour la France de salut possible en dehors de leur application » (La Dépêche, 16 juillet 1896).

 

Favorable à l’innovation 

En 1897, Georges Clemenceau publie aux États-Unis, dans la North American Review, un plaidoyer pour la Jeune école. Il y dresse un historique de la Marine depuis la commission d’enquête de 1849, en passant par le rapport Lamy de 1879, les réformes du ministère de la Marine du commandant Gougeard en 1881 – remises en cause par son successeur l’amiral Jauréguiberry – et les avancées du ministère Aube en 1886-1887. Il en souligne les mérites et pointe ses réussites : expériences sur les torpilles, les torpilleurs, les projectiles à mélinite ou la navigation sous-marine. Il rappelle ses interpellations de 1891-1893 sur l’artillerie à tir rapide et de 1894 sur l’affaire des blés, ainsi que les mérites de Paul Fontin dans la dénonciation de la faiblesse et l’incurie de la Marine.

Ancien secrétaire de l’amiral Aube et chroniqueur prolifique de La Nouvelle Revue sous le pseudonyme de Commandant Z, Paul Fontin avait publié avec H. Montéchant (pseudonyme du commandant Vignot) les ouvrages clé de la Jeune école : Les guerres navales de demain (1891), préfacé par l’amiral Réveillère, et l’Essais de stratégie navale (1893).

 

Opposition à la doctrine du « tout cuirassé » 

Après la crise de Fachoda (1898) qui a démontré l’inanité de la « poussière navale » des torpilleurs, Clemenceau n’en perd pas pour autant sa fidélité à la Jeune école, le sous-marin remplaçant le torpilleur dans le rôle d’arme miracle. Dans Le Bloc, il confirme en 1901 son opposition aux cuirassés, « mastodontes qu’un coup de torpille peut faire en trois minutes disparaître sous les flots », et manifeste sa déception à l’égard de Lockroy et Lanessan, ministres radicaux favorables à la Jeune école, que la confrontation avec les réalités a conduit à s’éloigner de ses idées extrêmes.

Cette fidélité aux idées de la Jeune école perdure, puisqu’il nomme Paul Fontin conseiller militaire de son cabinet dans ses ministères de 1906 et 1917. Si la chute de Clemenceau en 1909 sur un sujet de politique navale(1) – cas unique dans les annales parlementaires – semble
l’éloigner des questions navales, son héritage reste l’heureux choix de Georges Leygues comme ministre de la Marine en 1917.

(1) « L’affaire des poutres», suite à l’explosiondu cuirassé Iéna (12 mars 1904). Elle aboutira à un vote de défiance contre Clemenceau, le 20 juillet 1909.

 

Frédéric Saffroy

avocat à la cour – chercheur associé à l’IRHIS - GIS d’histoire et sciences de la mer

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