Bois Belleau 100 : 24 heures à bord du Tonnerre

Publié le 22 Mai 2018 à 15:04

© Anthony Chamboredon/Marine nationale - La frégate de défense aérienne Chevalier Paul à quai à Port Rachid de Dubai, le 14 février, vue depuis la poupe du BPC Tonnerre.

Enseignant en droit à l'université de la Sorbonne-Abu Dhabi aux Émirats Arabes Unis, et tout juste intégré en décembre 2017 dans la réserve citoyenne de la Marine nationale sous l'autorité d'Alindien, j'ai eu l'immense honneur et le privilège d'embarquer 24 heures sur le bâtiment de projection et de commandement (BPC) Tonnerre pendant la mission Bois Belleau 100 au large d'Abu Dhabi et de Dubaï, les 7 et 8 février 2018. Retour en images sur cet embarquement.

7 février : 06h50 : C’est par EDA-R (engin de débarquement amphibie rapide) que j’ai rejoint le BPC Tonnerre qui constituait le task group amphibie 473.01 avec pour mission de garantir le plus haut niveau possible l'interopérabilité avec la marine américaine et le corps des Marines dans le domaine amphibie.

07h30 : Nous précédons les deux Chalands de transport de matériel (CTM) en formation serrée. Brume épaisse, la visibilité est très mauvaise. À peine sortis du port, nous sommes stoppés par l’entrée d’un bâtiment dans le chenal étroit. Longue attente, visite de l’EDA-R avec un élève de Polytechnique, stagiaire embarqué en tant qu’officier adjoint passerelle sur le BPC. Dans le carré, une longue discussion s'engage avec le manœuvrier et un fantassin embarqué qui échangent leur ressenti, "l’état des troupes". Mais ils me font aussi part de ce que représente pour eux leur engagement dans l'armée, en particulier dans la Marine, le sens du service rendu à la Nation, l'intérêt de ces missions à l’étranger, et l'ouverture internationale que cela peut leur apporter.

 

09h30 : Les conditions de visibilité s’améliorent. Depuis que nous sommes sortis des eaux territoriales émiriennes, la tension retombe un peu à bord, on ressent une plus grande liberté de manœuvre. Arrivée tardive au point de rencontre des hélicoptères Dauphin pour des exercices d’hélitreuillage de personnel, courriers, civières (6 rotations). Abrités à l'arrière de l’EDA-R, nous pouvons assister de près aux rotations.

11h30 : Encore dans la brume, le BPC Tonnerre est enfin en vue. Commence l'opération délicate de l’enradiage de l’EDA-R. Le pilote est concentré pendant la phase d'approche. La progression est prudente jusqu'au radier du BPC. Malgré la grande ouverture dans la poupe et une mer calme, il n'y a pas de droit à l'erreur. Une demi-heure plus tard, je suis accueilli à bord du BPC Tonnerre par son commandant, le capitaine de vaisseau Ludovic Poitou.

12h30 : Déjeuner au carré en compagnie des officiers US Marines qui ont constitué l’état-major combiné franco-américain. Discussions à bâtons rompus sur la mission Bois Belleau 100 qui a permis à des équipages des deux nations de s’entraîner ensemble pendant un mois. Au-delà des spécificités logistiques et techniques de chaque armée, les différences culturelles comptent aussi beaucoup. Cette mission de coopération assez inédite a permis aussi de reconnaitre ces différences, de mieux comprendre le fonctionnement réciproque des marins et d'améliorer leur communication.

 

13h30 : Début de la visite du BPC.

Nous rencontrons un groupe de fusiliers marins en train de s'entraîner au Krav Maga.

La visite du pont du BPC me permet de monter dans le poste de pilotage d'un hélicoptère Caïman Marine, où j'essaie le casque TopOwl, les "yeux de chat" des pilotes. Je continue ma visite par les hangars du BPC où se trouvent les hélicoptères Gazelle.

Je découvre ensuite l’hôpital et en profite pour converser avec le médecin major et le chirurgien-dentiste sur leur retour d'expérience de la campagne « Irma », en septembre dernier. Après le passage de l'ouragan dans les Antilles, le BPC a permis de déployer près de 510 hommes et femmes, plus de 1000 tonnes de matériels des différentes forces armées pour entamer la reconstruction de Saint Martin. Son hôpital de campagne et un module de renfort du Service de Santé des Armées (SSA) ont apporté un soutien efficace. Puis je rencontre l’aumônier militaire. La chapelle a été installée dans la chambre mortuaire cachée par un pudique rideau.

Nous revenons vers la poupe pour observer l’enradiage des deux CTM qui rentrent à leur tour après avoir effectué des exercices. L'atmosphère particulière de cet immense hangar ouvert sur la mer fait immanquablement penser à une séquence d'un des films de James Bond où le fameux héros revient d'une mission amphibie...

Puis nous visitons la partie du bâtiment qui comprend les bureaux de l’état-major. Cet espace polyvalent est parfois transformé en salle de cours durant les programmes de formation des officiers de marine de la mission "Jeanne d’Arc".

 

18h : J'assiste au briefing activités avec les différents services qui rendent compte de la journée et de ce qui est prévu le lendemain, point météo, anticipation de l'entrée dans le port Rachid de Dubaï. Mais surtout, j'ai été impressionné par la présentation du nouveau commando marine Ponchardier créé en septembre 2015. Cette nouvelle unité sert d’appui aux opérations spéciales dans les domaines aéromaritimes et terrestres, au profit des cinq commandos de combat de la Marine nationale. Elle apporte ainsi un soutien technique des équipements employés par les unités combattantes (embarcations, véhicules tactiques, systèmes d'information et de communication, armement, munitions). Elle comprend environ 160 hommes, marins qui œuvraient déjà au profit des forces spéciales de la marine, y compris en opérations, mais qui n’avaient pas le statut de commando. Ce septième commando spécialisé a ainsi été créé pour renforcer l'efficacité de la FORFUSCO (Force maritime des fusiliers marins et commandos). Il s'intègre ainsi au sein du Commandement des Opérations Spéciales (COS) qui planifie et conduit les opérations spéciales en s’appuyant sur les commandos des trois armées.

19h30 : Observations des exercices d’hélitreuillage et d'appontage de nuit depuis la passerelle aviation en compagnie du capitaine de vaisseau Poitou. Dans une quasi obscurité, les pilotes d’hélicoptères effectuent leurs rotations avec précision pour leur qualification. Même si le temps est calme, je suis étonné par la proximité d'un des points d'appontage avec la passerelle aviation. Les appareils semblent s'y poser avec facilité, mais là encore, on sent que la concentration est maximum. Ce ballet nocturne si parfaitement rythmé fascine. Il démontre l'harmonie à laquelle est parvenu cet équipage de professionnels qui rassemble autant de compétences différentes.

21h : Dîner en tête à tête avec le commandant : nous abordons plusieurs sujets, notamment le processus de robotisation des armées et le développement de l'usage des drones - est-ce que le soldat ne va pas être rapidement remplacé par les cyborgs ? - Le retour d'expérience de la mission Bois Belleau 100, et notamment, l'accueil de plus de 300 soldats américains sur le BPC, ce qui n'est pas sans poser aux juristes des questions délicates de responsabilité. Enfin, les enjeux spécifiques des détroits d'Ormuz et de Bab el Mandeb et notre intérêt national à sécuriser le trafic maritime de cette zone du golfe et de l'océan Indien.

 

Jeudi 9 février

 

06h40 : Réveil au son du clairon, et message de la passerelle à l'équipage dans l'interphone de la cabine, puis petit-déjeuner avec l’officier commandant en second, le capitaine de frégate Olivier, qui me précise comment s'organise notre arrivée dans le port Rachid de Dubaï.

de 07h à 11h50 : Je ne quitte pas un instant la passerelle et observe les manœuvres de navigation. La visibilité est de nouveau très mauvaise. Nous progressons lentement. Attente au point de rencontre du pilote de port Rachid qui ne vient pas. Nous faisons un aller-retour pour éviter l’encrassement des moteurs. Un nouveau rendez-vous est pris à 9h20. Finalement, ce sera vers 10h. Manœuvres d’entrée délicates dans le port Rachid pour le vingt-deux mille tonnes. Le commandant est aux commandes avec l’officier en second. L'intensité est palpable dans la passerelle. Tout le monde écoute avec attention les ordres pour un abordage au quai millimétré et tout en douceur.

12h : Débarquement. Je suis raccompagné jusqu’à la coupée par le commandant. Plusieurs délégations de visiteurs impatients sont immédiatement prises en charge par le commandant en second.

Je quitte à regret la vie d'équipage, cette vie à part, qui me semble déjà si irréelle une fois sur le quai. Je me retrouve seul, dans le taxi, et me retourne pour regarder dernière fois s'éloigner le BPC Tonnerre.

Le 14 février, j'ai le plaisir de retrouver l'équipage du BPC à l'occasion du cocktail organisé en l'honneur du Premier ministre Edouard Philippe venu rencontrer à bord la communauté française des Émirats Arabes Unis.

Cette expérience unique m'a permis de prendre conscience des enjeux et des moyens militaires mis en œuvre actuellement pour assurer la défense des intérêts français dans cette région si stratégique du golfe Arabo-Persique et de l'océan Indien.

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