CV Nicolas : « Bois Belleau 100 : Make it happen » 

Publié le 3 Mai 2018 à 10:12

©Simon Ghesquière/Marine Nationale/Armées

CB : Qu’apporte l’amphibie aux marins ?

CV Nicolas : « Une des problématiques des opérations aujourd’hui, c’est que beaucoup d’entre elles se déroulent près du littoral. Les conflits terrestres débordent sur la mer ou bien les conflits en mer débordent sur la frange littorale. Si on prend l’exemple de la piraterie, c’est un problème en mer mais relié à la problématique des camps à terre. Aujourd’hui, la crise yéménite déborde sur le détroit de Bab El Mandeb. Le problème qui est posé aux armées en général, c’est d’être en mesure de traiter la frange littorale et de traiter l’endroit où se passe la fracture.

L’amphibie va apporter une réponse, en permettant d’amener, de projeter des hommes, des moyens, du soutien (médical, eau, logistique, nourriture), de la puissance à terre par des moyens maritimes ou aérien.

Nos BPC permettent d’embarquer des forces terrestres. Pendant Bois Belleau, nous avons eu une section du 3e RIMa à bord du Tonnerre, des hélicoptères de l’ALAT mais aussi des marines américains de la 15° MEU et temporairement un détachement du 5e RC d’Abu Dhabi. Toutes ses forces ensemble représentent une véritable capacité militaire. Ensemble, nous recherchons la meilleure combinaison de tous ces moyens pour produire les meilleurs effets militaires afin de résoudre les crises qui pourraient se développer.

Cet exemple nous montre à quel point l’amphibie est un domaine fondamentalement interarmées. Dès qu’on se rapproche du littoral on a besoin de l’un et de l’autre. La mission Bois Belleau avait une autre caractéristique. C’était un déploiement combiné interalliés, franco-américain. De la même manière, il faut se coordonner avec une personne qui a évidemment des habitudes et des manières de faire différentes. La confiance doit s’acquérir et une fois que c’est chose faite, les portes s’ouvrent. Et on peut souvent aller plus loin que ce que l’on pouvait imaginer au départ. Nous sommes toujours plus fort ensemble.

Au-delà de la projection de force, le simple fait de déployer une force amphibie au large d’un pays permet d’exercer une pression. En affichant clairement la force déployée, c’est un signal fort qui est envoyé aux belligérants. Dans ce cas, la force amphibie va agir comme un réservoir de force prêt à être projeté,  prêt à intervenir.

CB : Le BPC est-il ce que la Marine fait de mieux en matière d’amphibie ?

CV Nicolas : On peut toujours faire mieux, mais dans les nations occidentales, nous sommes dans les premiers de la classe dans le domaine de l’amphibie. C’est vrai dans d’autres domaines comme la défense aérienne, la lutte anti-sous-marine ou la guerre des mines.

Mais pour prendre une preuve concrète de nos savoir-faire amphibie, si les Américains ont accepté de venir à bord du Tonnerre et de se déployer avec nous dans le Golfe arabo-persique, c’est qu’ils nous font confiance. Nous avons effectué des entraînements communs, nous avons développé des modes d’action ensemble et au bilan nous étions reconnus par nos deux pays comme une capacité commune d’action pour répondre aux crises. En matière d’équipement, les Marines américains présents à bord ont été particulièrement impressionnés par nos engins de débarquement EDAR.

CB : L’amphibie, l’opération Bois Belleau… Qu’est-ce que cela apporte à un commandant comme vous ? Qu’est-ce que cela nécessite comme qualité de commandement ?

CV Nicolas : Cela apporte énormément, c’est extrêmement riche, on partage beaucoup. On partage différentes cultures, de l’Armée de Terre, de la Marine française, de l’US Marine corps et de la Marine américaine. Cela permet de partager les best practices (meilleures pratiques) de chacun et de se remettre en cause. Avec cela, on peut bâtir quelque chose d’encore plus fort : prendre le meilleur de chacun et arriver à construire quelque chose d’unique ensemble.

C'est beaucoup de relations humaines. Ce qui est extraordinaire, c’est que rien ne prédisait que cela allait pouvoir fonctionner aussi bien, mais la confiance que nous avons réussie à construire nous a permis d’ouvrir un spectre très large de possibilités. Grâce à cette bonne relation franco-américaine, cela a été rendu possible.

Quand je vois la confiance que les Américains m’ont donnée, pour me dire « on vous donne une frégate Ticonderoga à commander pour protéger le BPC Tonnerre ». C’est une marque de confiance extrêmement forte. Tout comme ils nous font confiance quand on leur donne un bâtiment français pour protéger un porte-avions comme le Roosevelt.

Comme commandant du groupe, il faut bien sûr être digne de cette confiance. Ensuite, il faut la faire progresser. Il faut s’assurer que la confiance est maintenue et répondre aux besoins opérationnels de nos deux nations et de se demander jusqu’où on peut aller ensemble. Nous avons réussis à bâtir quelque chose. On a créé une vraie capacité opérationnelle, prête à être employée par nos deux pays. C’était remarquable.

Pour moi, c’est une expérience extraordinaire : être commandé par les Américains et inversement, commander un groupe franco-américain, c’est quelque chose d’unique et qui ne m’était jamais arrivé dans mes 25 ans de carrière. J’avais déjà été intégré à des groupes de bâtiments américains mais je n’avais pas ressenti un tel lien et cette force.

Cette fois-ci nous n’étions pas à côté l’un de l’autre, nous étions intégrés, tous ensemble. Il y a de vraies fraternités qui se sont créées à bord. Nous étions tous ensemble « dans le même bateau » pour la même mission, une belle fraternité d’arme.

CB : Qu’avez-vous demandé à vos équipages durant cette opération amphibie ? Quelles qualités avez-vous souhaitez qu’ils développent ?

CV Nicolas : Ma consigne quotidienne était : « make it happen », c’est-à-dire « faite en sorte que cela arrive ». Parce que ce n’est pas simple, parce qu’il faut passer outre les difficultés. La question n’était pas de savoir si cela était faisable ou non, la question était de le faire. Une citation à retenir : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait » (Mark Twain).

Sauf que l’on savait que c’était impossible. Les personnes souvent me ramenait des problèmes quand moi, je voulais des solutions. Ce que j’attendais des marins : qu’ils réfléchissent autrement, autrement de ce qu’ils ont appris dans la doctrine franco-française. Les Américains ont leur doctrine, leur manière de fonctionner. La question c’est : est-ce la mienne est la meilleure ou est-ce la leur ? Quelle est celle qui fait consensus ? Après il faut faire valider cette décision à l’échelon supérieur. Au fur et à mesure, nous avons orienté nos planifications, en étant le plus efficace possible. Je pourrais dire qu’on a créé en marchant.

Nous avons ouvert un domaine : c’est une grande richesse. Nous n’avons pas exécuté quelque chose que nous avions l’habitude d’exécuter. Ce côté-là est gratifiant pour l’état-major et les bâtiments. Et voir le brigadier général Donovan, qui était mon chef direct, venir à Paris pour le débriefing de mission est une marque de sympathie évidente. Ils ont apprécié la manière dont les évènements se sont déroulés. Nous devons désormais tracer une route pour la suite.

CB : Comment envisagez-vous Bois Belleau « 101 » ?

CV Nicolas : Nous avons créé une capacité militaire initiale qui a fonctionné. Nous avons ouvert des opportunités et des perspectives dans de multiples domaines en identifiant celles qui étaient les plus intéressantes. Nous allons définir une road map afin de déterminer le prochain créneau d’opportunité et savoir comment nous pouvons progresser ensemble, sur les points que nous avons identifiés comme perfectibles.

Au bilan, je n’avais jamais fait d’amphibie. Je pensais que cela serait simple et je me suis trompé. Mais cette expérience-là a été très forte. Nous avons ouvert un domaine, ouvert une relation forte avec l’US Marine Corps. S’il y a une qualité à avoir dans ce genre de déploiement, c’est l’ouverture d’esprit. Il faut être open minded.

 

 

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