Marée noire - Souvenir de mission « Amoco Cadiz »

Publié le 11 Avril 2018 à 08:56

© ALAIN COZ - L’Hortensia devant l’Amoco Cadiz.

1978 est pour moi une année que je ne pourrai oublier. Ce vendredi 17 mars au matin, au fur et à mesure que j’approche de l’ex-base sous-marine allemande où est amarrée notre unité, une forte odeur de pétrole me prend à la gorge. L’Hortensia, que je rejoins, est un ex-dragueur de petits fonds d’origine britannique, servant de bâtiment-école au profit du CIN (centre d’instruction naval) de Brest. 

 

Une fois à bord, le mystère n’est pas résolu. Notre petit bâtiment est amarré avec ses frères aux appontements les plus à l’ouest du quai des flottilles, avec les autres unités de la Flottille de l’Atlantique. Les discussions vont bon train. Le chef machine subit naturellement les sarcasmes classiques concernant une éventuelle fuite des moteurs. Mais aucune irisation ne trahit un tel accident provenant d’autres bâtiments ni du « quai au pétrole », si proche de nous.

Une fuite des cuves de carburant, aux dômes caractéristiques, situées à l’extérieur de la porte des Quatre Pompes, semble l’évidence. L’ambiance à bord et le moral sont au beau fixe. Nous devons préparer la mise en permissions-gardiennage de notre bâtiment.

En fin de matinée, l’information nous est communiquée par le major Armand Guillou, commandant l’Hortensia : il nous apprend l’échouement nocturne du pétrolier Amoco Cadiz de 227 000 tonnes, entre le phare du Four et Portsall.

Les permissions sont suspendues. L’urgence est désormais de préparer le bâtiment à la mission.  Nous n’avons pas de formation à la lutte contre la pollution mais une forte motivation nous anime. Notre pays est atteint, notre région blessée ! 

Immobilisé par la tempête 

Le samedi, l’Hortensia et plusieurs autres petits bâtiments sont parés à intervenir mais la météo est exécrable. Le vent de noroît soulève une mer hachée aux vagues trop fortes pour nos coquilles de noix. Bord sur bord et plongeant dans la plume, nous ne dépassons pas l’ouvert du goulet et devons revenir à quai.

La tempête nous immobilise encore le dimanche à quai. Le quartier libre qui nous est accordé me permet d’aller prendre la mesure de la situation sur la route de la côte des légendes. Le spectacle est effrayant. La mer est moirée de noir et de brun. Au rythme des coups de butoir qu’il subit, le navire éventré crache par flots son produit visqueux et nauséabond. Le château semble arraché du reste de la coque. Sous les effets de mer, le pont milieu semble s’être effondré, faisant se dresser l’étrave. Le bulbe, comme un énorme rostre, donne l’illusion d’un monstre à l’agonie. 

Sur le rivage méconnaissable, je vois les équipes composées de bénévoles mais aussi de militaires, nettoyer, amasser, regrouper les déjections de mazout, les algues souillées…  J’ai honte de pouvoir être considéré comme un voyeur alors que je viens observer ma future zone d’action, mesurant que l’exercice va être difficile.

Une mer de chocolat

Le lundi, la tempête a laissé place à une mer toujours formée mais bien moins agressive. Notre flotte peut désormais sortir et rejoindre la zone. La houle reste forte mais nos bâtiments réussissent à passer. En approchant du phare de Corn Carhai, l’équipage est saisi par l’image dantesque qui s’offre à lui : la mer présente un aspect de chocolat au lait. L’acre odeur qui s’en dégage prouve que la marque n’est pas des meilleures. Les ordres fusent sur la Liaison de patrouille (Lipat) pour désigner les zones à traiter.

Nous avons embarqué du matériel en ponté, dont de grands futs baptisés « dispersant » pour dissoudre le mazout. De longues manches d’épandage, de type agricole, sont parées à être brassées vers l’extérieur du bâtiment. Nos unités ont ainsi mission de passer au plus près des nappes et de les asperger. Nous sommes évidemment équipés de combinaisons, masques et lunettes, prenant toutefois bien garde de ne pas être atteints par des projections de ce dispersant, tant l’odeur qui s’en dégage laisse deviner ses capacités agressives.

La portée de nos manches nous imposant de nous approcher près des nappes « chocolatées », les crépines d’aspirations de nos moteurs se bouchent rapidement. 

Le « dispersant » laisse place à de la craie. La difficulté d’approcher les nappes est toujours présente mais l’esthétique de la poudre blanche, projetée sur le mazout, rappelle les décors de pâtisserie.

Le commandant, toujours sur le pont, dirige les opérations à grands coups de « Commencez le produit ! », « Arrêtez le produit ! ». Le travail est harassant mais nous sommes fiers de participer à la lutte. Nous mesurons bien que nos efforts ne sont que d’une utilité toute relative face à l’énormité de la tâche… et la tâche s’étale de plus en plus vers le nord !

Cette craie fait couler le mazout, le figeant sur les fonds où il va se solidifier. 

Le dernier produit utilisé est du granulé de caoutchouc. Celui-ci semble présenter le meilleur rapport « qualité-efficacité ». Aisé d’emploi, il a l’étonnant avantage de s’agglutiner sur le mazout. Autour de nous, la surface de la mer se retrouve ainsi couverte de boules noires flottantes, d’une dizaine de centimètres de diamètre que de petits navires de pêche viennent repêcher à l’aide de chaluts. 

 

Les oiseaux englués  

Le souvenir le plus douloureux et qui nous attriste, est de voir les malheureux oiseaux marins, cormorans, fous de Bassan, pétrels, guillemots… englués dans leur gangue de mazout. Certains, effrayés, se débattent mais d’autres pataugeant de leurs ailes viennent vers nous, devinant que nous tentons de les sauver. Nous avons des consignes des soins élémentaires édictés par un organisme d’ornithologie. Un « hôpital des oiseaux » a été installé à Brest où nous avons apporté ce que nous avons pu. Je ne sais combien de temps dura notre mission mais les équipages des unités ayant participé étaient fiers d’avoir lutté contre cette terrible pollution. 

 

Alain Coz, ex-maître navigateur à bord de l’Hortensia

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