L’engagement Jean Gabin, le marin

Publié le 10 Janvier 2017 à 11:30

© Édition Robert Laffont

Il y a tout juste 40 ans, le 18 novembre 1976, les cendres de Jean Gabin sont dispersées au large de Brest depuis le pont de l’aviso Détroyat. Toute sa vie, Jean Gabin – mythe du cinéma français d’avant et d’après-guerre – est resté très proche de la Marine. Et pour cause...

 
Le 15 novembre 1976, un monstre sacré du cinéma français s’éteint à l’âge de 72 ans. Conformément à ses dernières volontés, ses cendres seront dispersées en mer d’Iroise, au terme d’une cérémonie organisée à bord de l’aviso Détroyat. Ainsi l’a souhaité le comédien qui a prié ses proches de le faire incinérer pour ne laisser derrière lui : « ni tombe, ni monument  ». Il a même exigé que ses cendres soient dispersées à la mer, « comme il convenait à un marin  ». « Et puis, comme ça, les cons ne viendront pas sur ma tombe ! », aurait-il même dit de son vivant à Michel Audiard, son dialoguiste préféré. Grâce à l’appui et l’amitié du vice-amiral Gélinet – qui a eu le comédien sous ses ordres en 1944 – mais aussi une autorisation spéciale du président de la République d’alors, Valéry Giscard d’Estaing, il a pu bénéficier de ce cérémonial d’ordinaire réservé à des officiers généraux ou des marins morts au combat. Une preuve de ses liens forts avec la Marine, quoi qu’en disent les esprits chagrins.
 
UNE DRÔLE DE GUERRE
Jean-Alexis Moncorgé (pour l’état civil) a d’abord été marin à l’occasion de son service militaire. Le 13 septembre 1939, les sirènes de Brest annoncent la mobilisation générale, surprenant Jean Gabin et Michèle Morgan sur le tournage du _lm Remorques  de Jean Grémillon. Quartier maître de réserve de la Marine nationale, Moncorgé, 35 ans, rejoint une unité de fusiliers marins à Cherbourg. En mai 1940, en permission exceptionnelle à Paris pour achever le tournage de Remorques(1) , « Gueule d’amour » retrouve Michèle Morgan pour d’ultimes moments de bonheur. L’attaque éclair des Allemands l’empêche de rejoindre son unité. Le 10 mai, les Panzer  passent la Meuse, puis la Seine. C’est la débâcle et l’exode. Gabin s’enfuit dans sa Buick avec des lingots d’or et Doriane, son épouse. Direction le Sud. Un peu avant Toulouse, le couple se dispute une énième fois. Le comédien quitte le véhicule, Doriane (qu’il ne reverra plus) et le précieux chargement. Il part seul à pied sur la route avec son accordéon avant de rejoindre des amis à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Fin 1940, il essaie d’obtenir de Vichy un passeport pour les USA qu’il obtient finalement en février 1941. C’est à Lisbonne qu’il embarque avec pour bagages : son accordéon et son vélo de course. Succès garanti à son arrivée à New York City. Il ne tarde pas à rejoindre ensuite l’intelligentsia française réfugiée à Los Angeles. Lui va s’y ennuyer à mourir malgré le tournage de deux films et la présence à ses côtés de Marlène Dietrich, son nouvel amour. La France souffre, Gabin aussi. Le poids des remords lui pèse.
 
UN ENGAGEMENT CONTRARIÉ
 Fin 1942, Gabin rejoint New York après quatre jours de train. Il se présente à un des représentants de De Gaulle en charge de la propagande. Pour le capitaine Sacha de Manziarly, Jean Gabin sera plus utile à la France au cinéma que dans les armées. Il le renvoie illico à Hollywood pour tourner avec Julien Duvivier L’imposteur. N’y tenant plus, le comédien retourne voir Manziarly à la fin du tournage, bien décidé cette fois-ci à s’engager. Il n’impose qu’une seule condition à cet engagement, celle de ne plus être quartier-maître chef, mais second maître. À 40 ans, les cheveux tout blancs, Gabin tient à sa casquette autant pour l’allure que pour en imposer un minimum. Manziarly accepte et lui fait signer un engagement pour la durée de la guerre. Mi-avril 1943, le second maître Moncorgé embarque à Norfolk sur l’escorteur Élorn des Forces navales françaises libres (FNFL) qui va escorter un convoi de pétroliers à destination de l’Algérie française. À bord, Moncorgé est le capitaine d’armes et il commande une batterie antiaérienne. Au large des Açores, il connaît son baptême du feu. Une épreuve, lui qui de son propre aveu « a peur des combats, horreur du feu et de l’électricité  ».
 
 
UN GARS DE LA MARINE
 À terre, Moncorgé est affecté au centre Siroco des fusiliers marins d’Alger comme instructeur. Louis Jacquinot, ministre de la Marine de De Gaulle à Alger, le fait appeler et lui propose de s’occuper du cinéma aux armées. Refus catégorique de l’intéressé qui part suivre un stage d’entraînement sur tank destroyer. Automne 1944, Paris est libéré. Le second maître Moncorgé embarque sur le croiseur La Gloire  à destination de la France. Il intègre la 2e division blindée (DB) du général Leclerc, et va ainsi participer à la bataille des Vosges. Il devient chef de char sur le « souffleur 2 ». Février 1945, la 2e  DB est au repos à Bourges et à Châteauroux. Jean Gabin obtient une permission et gagne Paris pour la première fois depuis 1940. Il tente de renouer avec ses amis du tout-Paris. C’est la Bérézina ! Les uns ont trahi. Les autres tiennent rigueur aux planqués partis aux USA, comme lui. Déçu, Gabin retrouve son unité pour participer à l’assaut final de la poche de Royan que les unités du maquis encerclent depuis plusieurs mois. Direction ensuite l’Allemagne jusqu’au « Nid d’aigle », la résidence-forteresse d’Adolf Hitler à Berschtesgaden. Entre temps, à l’occasion d’une prise d’arme à Munich, il est la vedette du défilé… sans le vouloir ! Des généraux américains passent en revue le régiment blindé des fusiliers marins (RBFM) de la 2e  DB. Tout à coup une femme blonde en uniforme se détache et saute sur le « souffleur 2 » pour un tendre baiser au second maître Moncorgé. C’est Marlène Dietrich ! Début juillet 1945, le second maître Moncorgé est enfin démobilisé. Son chef lui propose de rester jusqu’au défilé du 14 Juillet à Paris. Il refuse. Le jour dit, une silhouette au balcon du Claridge sur les Champs-Élysées guette le passage du « souffleur 2 ». C’est Jean Gabin. « C’est con mais je n’ai pas pu m’empêcher de chialer  », confiera-t-il bien plus tard à son biographe André Brunelin. C’est dire si sa guerre a compté dans sa vie d’homme éloigné de la lumière des plateaux, des strass et des paillettes. La marque d’un honnête homme ! Du Gabin en somme !
STÉPHANE DUGAST(2)
(1) Film de Jean Grémillon (sortie en salle en 1941) adapté du roman éponyme de Roger Vercel (1935).
(2) D’après Jean Gabin : Mais qu’attend-on pour repasser les fumiers qui nous ont mis dans ce Pétain-pétrin?, de Michel Vigourt. Vie culturelle Seconde Guerre mondiale n° 6 – 03 ; Jean Gabin d’André Brunelin. Édition Robert La_ont, 1987 et Jean Moncorgé Gabin – Acteur de la Libération de Royan de Patrick Glâtre, éditions Bonne Anse, 2012.
 
Source: Marine nationale
Droits: Marine nationale
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