« Le Pacifique est stratégique ! »

Publié le 1 Octobre 2015 à 12:00

Le Pacifique est une région du monde sous fortes influences anglo-saxonnes et asiatiques dans laquelle la France est un acteur important grâce à ses territoires ultramarins et à leurs zones économiques exclusives (ZEE). Marine nationale / Laurent Bouillon

Contre-amiral Bernard-Antoine Morio de l’Isle
Amiral commandant la zone Pacifique

Depuis août 2014, le contre-amiral Bernard-Antoine Morio de l’Isle est à la fois commandant des zones maritimes de Polynésie française et de l’océan Pacifique et commandant supérieur des Forces armées en Polynésie française. L’amiral commandant la zone Pacifique (ALPACI) nous parle de sa zone de responsabilités et d’influence qui représente 62 % de la ZEE française.

COLS BLEUS : Amiral, en quoi la région Asie-Pacifique est-elle aujourd’hui devenue stratégique ?

- ALPACI : Le développement de la région Asie-Pacifique ainsi que le maintien de la puissance des États-Unis sont à l’origine du basculement du centre de gravité économique du monde, de l’océan Atlantique au XXe siècle vers l’océan Pacifique au XXIe siècle. Au cœur d’enjeux internationaux extrêmement sensibles, cette région représente d’abord une part importante de la croissance économique mondiale. À ce titre, elle est naturellement traversée par des flux d’échanges essentiels à nos économies. La liberté des voies d’approvisionnement y est primordiale. Les enjeux sont également géopolitiques avec des ressources océaniques incommensurables, des menaces qui prolifèrent et des frictions régionales exacerbées par une montée des nationalismes. Ces enjeux sont aussi environnementaux, car la géographie locale démultiplie la gravité des phénomènes naturels déjà dévastateurs. Zone de tensions, zone de transits et zone de ressources, la région Pacifique est donc stratégique.

COLS BLEUS : Pourquoi la France est-elle la seule nation européenne à y maintenir des forces militaires permanentes ?

ALPACI : La France est une puissance du Pacifique grâce à la Nouvelle-Calédonie, à Wallis et Futuna, à la Polynésie française et à Clipperton. Nos possessions dans le Pacifique représentent 62 % de nos 11 millions de km² de zone économique exclusive (ZEE), dans laquelle nous avons l’exclusivité de l’exploitation du sol et du sous-sol. Au total, 500 000 Français y vivent, dont 120 000 expatriés essentiellement en Asie et en Australie. La protection de nos territoires et de nos concitoyens constitue naturellement notre première obligation. Il faut être capable d’exprimer la  souveraineté nationale par une présence militaire permanente jusqu’aux confins de nos atolls les plus isolés, de contrôler efficacement nos ZEE et de protéger des sites qui restent sensibles comme ceux du Centre d’expérimentation du Pacifique (à Moruroa et à Fangataufa), maintenant démantelé.

Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et de la Commission d’armistice militaire du commandement des Nations-Unies en Corée (UNMAC), la France entend également contribuer – à la mesure de ses moyens – à la sécurité régionale dans toutes ses dimensions. Les moyens militaires français déployés en permanence dans le Pacifique, renforcés ponctuellement par des moyens métropolitains, permettent aussi bien d’apporter un soutien à nos voisins les plus fragiles, comme ce fut le cas cette année au Vanuatu après le passage du cyclone Pam, que de manifester l’attachement de la France au respect des règles internationales en patrouillant régulièrement en mer de Chine.

Les coopérations militaires ont été élargies avec des volets lutte antiterroriste et catastrophes naturelles. Nous sommes également présents dans toutes les enceintes de dialogue stratégiques d’Asie. Les chiffres sont parlants : 50 escales de bâtiments français et 250 militaires engagés dans des manœuvres multinationales l’année dernière.

L’engagement de la France pour la sécurité de l’Asie-Pacifique est donc bien concret et crédible.

14 mai 2015 en mer de Chine orientale à l’issue d’un exercice conjoint entre la France, le Japon et les USA. Le contre-amiral Bernard-Antoine Morio de l’Isle (à droite) visite un bâtiment japonais avec une délégation de la marine chinoise ainsi que le CV Pierre de Briançon, alors commandant du BPC Dixmude.

COLS BLEUS : Les nations du Pacifique semblent se positionner par rapport à la Chine ou aux Etats-Unis, les deux « poids lourds » de la région, comment la France et ses armées se positionnent-elles dès lors ?

ALPACI : La politique internationale conduite par la France en Asie-Pacifique comme dans le reste du monde est fondée sur des valeurs de démocratie, de respect de l’état de droit et du droit international, ainsi que sur des objectifs de sécurité et de règlement pacifique des différends. La France a établi des relations de partenariat solides avec tous les pays d’importance majeure dans la région, y compris bien sûr la Chine et les États-Unis. Ces partenariats sont fondés sur la connaissance mutuelle, la confiance et des intérêts communs, selon une approche globale qui démontre la volonté française d’un engagement politique fort, responsable et sur le long terme.

Le partenariat stratégique global sino-français a moins de 20 ans et doit encore être approfondi. La relation de défense franco-américaine, à travers l’alliance transatlantique, signée il y a déjà plus de 65 ans, a naturellement atteint un plus haut degré de maturité. Il s’agit bien de travailler avec les Chinois et les Américains, ici dans le Pacifique, pour relever ensemble les défis qui nous concernent tous. La France est un pays souverain, naturellement attaché à la préservation de son autonomie stratégique, et nous disposons, grâce aux forces de souveraineté, de capacités d’appréciation de situation et d’action qui nous sont propres et précieuses.

COLS BLEUS : En matière de soutien à l’exportation, les Forces Armées du Pacifique contribuent-elles à établir des liens plus étroits, notamment dans le cadre plus large du soutien aux exportations, avec des pays asiatiques dont la Malaisie et Singapour ou encore le Chili ?

ALPACI : La politique d’exportation d’équipements de défense de la France et la mise en œuvre de coopérations industrielles et techniques constituent un instrument remarquable au service des partenariats stratégiques et des relations globales que la France s’attache à développer. En raison de la nature particulière de ces équipements, la vente d’armement français à un État étranger n’est jamais une décision purement technique ou commerciale ; elle obéit à des considérations d’ordre politique et stratégique et vient couronner une relation de confiance entre partenaires. La réalité de la France, nation du Pacifique, est à ce titre un réel atout. Les coopérations que vous citez s’inscrivent pleinement dans ce cadre et mobilisent évidemment les forces de souveraineté du Pacifique, notamment au travers des escales de nos frégates de surveillance à l’étranger, renforcées par celles des bâtiments de premier rang venus de métropole, ou encore à l’occasion des nombreuses rencontres bilatérales de haut niveau organisées dans le Pacifique. L’Asie du sud, c’est aujourd’hui 40% des projets de sous-marins au monde et le ¼ des projets navals. Comme vous le savez, je suis sous-marinier, et avec le directeur Asie-Pacifique de la DGA, Jacques Cousquer, lui aussi issu des bateaux noirs, nous coordonnons nos interventions pour obtenir la meilleure synergie.

 « La France a établi des relations de partenariat solides avec tous les pays du Pacifique, dont ceux d’importance. Ces partenariats sont fondés sur la connaissance mutuelle, la confiance et des intérêts communs, selon une approche globale qui démontre la volonté française d’un engagement politique fort, responsable et sur le long terme ». Le 5 mai dernier à Papeete, ALPACI présente les forces militaires françaises de Polynésie Française au vice-amiral Ray Griggs, vice-CEMA australien.

COLS BLEUS : Amiral, parlons plus spécifiquement de  la Polynésie. Quels sont ses atouts et les moyens dont vous disposez ?

ALPACI : La Polynésie française constitue un point d’appui  singulier et d’importance au centre du Pacifique sud. La ZEE  de Polynésie, vaste de 5,5 millions de km², et les 118 îles et  atolls qu’elle englobe sont chaque année le théâtre de nombreuses opérations de secours ou d’évacuations sanitaires. En 2014, plus de 120 personnes y ont ainsi été secourues. La Polynésie, comme la Nouvelle-Calédonie, fait cependant face depuis plusieurs années à une rupture temporaire de capacités dans le domaine des bâtiments de soutien. L’arrivée prochaine de deux bâtiments multimissions (B2M) – un sur chaque zone, armés  chacun par deux équipages – permettra de disposer à  nouveau des bâtiments nécessaires aux missions ordonnées  par le contrat opérationnel aux forces armées prépositionnées  outre-mer. Ces bâtiments ont une autonomie adaptée à l’immensité du Pacifique sud : soit 30 jours de mer. Ils disposent d’un large pont pour stocker conteneurs et véhicules et peuvent projeter 20 militaires. Bien que ne disposant pas d’une stricte capacité amphibie, les B2M représentent un bon compromis permettant de répondre aux besoins opérationnels ultramarins, dont principalement la lutte contre les trafics et les pêches illicites, la piraterie et l’immigration clandestine, l’intervention contre des pollutions, l’assistance à des navires en difficulté ou encore le sauvetage en mer.

Commandant de la Zone de Responsabilité Permanente (ZRP) Asie-Pacifique, ALPACI entretient des relations fréquentes avec les autorités militaires des Etats riverains du Pacifique.
Ci-dessus, le 17 mai dernier en mer de Chine, le contre-amiral Bernard-Antoine Morio de l’Isle s’entretient avec le vice-amiral Thomas, commandant de la 7ème flotte de l’US Navy.

Source : Marine nationale
Crédits : Photo : SM Jonathan Bellenand / MN

 

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