Avis de tempête

Publié le 20 Juin 2014 à 09:20

© Marine nationale

12 juin 2013. Alors que le chimiquier français Adour a jeté l’ancre au large des côtes africaines, six pirates fortement armés profitent de la nuit pour monter à bord et détourner le navire. Deux jours plus tard, l’Adour est relocalisé par un avion de patrouille maritime Atlantique 2 et aussitôt pris en chasse par la frégate Latouche-Tréville qui patrouillait dans le secteur dans le cadre de l’opération Corymbe. Les pirates s’enfuient : avec eux, deux otages français qui seront libérés six jours après l’attaque. Non, il ne s’agit ni du bassin somalien, ni du golfe d’Aden, haut lieu de la piraterie ces dix dernières années, mais du golfe de Guinée, où elle a pris des proportions inquiétantes.

Poudrière sous un tas d’or, le golfe de Guinée s’étend du Libéria à l’Angola et représente une zone presque aussi vaste que la Méditerranée. Première région pétrolifère d’Afrique, avec près de 24 milliards de barils de réserve, et 9e réserve mondiale de gaz (soit le quart des capacités africaines), cette zone suscite l’intérêt des grands groupes : Exxon/Mobil, Total, Bolloré, Grimaldi, Shell, BP, CMA-CGM sont au nombre des entreprises qui y sont implantées. Le golfe de Guinée fournit ainsi près de 40 % du pétrole consommé en Europe et 30 % de celui consommé aux États-Unis. Toutes ces ressources naturelles, au rang desquelles on peut ajouter les produits miniers et halieutiques, ne peuvent être acheminées, à un coût compétitif, que par voie maritime. D’ailleurs, 20% des approvisionnements stratégiques français transitent par les routes maritimes du golfe de Guinée.

Et ils sont nombreux à jeter l’ancre à Lagos, Port-Harcourt, Douala, Libreville ou encore Luanda. À tel point que plusieurs entreprises ont choisi d’investir dans les infrastructures portuaires. Douala ou Pointe-Noire ont ainsi bénéficié d’importantes rénovations, notamment grâce à des investissements du groupe Bolloré. Des entreprises venant de France, des États-Unis, de Grande-Bretagne mais aussi de Chine ou d’Inde sont présentes dans la zone. Avec une croissance du PIB proche de 7 % pour l’année 2012, les pays riverains du golfe de Guinée peuvent être optimistes. À une condition au moins : que la mer soit pacifiée.

Mais de nombreux écueils existent : conflits interétatiques, banditisme, trafics, réseaux mafieux… En mer, des différends perdurent, principalement à propos des Zones Économiques Exclusives. Pour des États dont les revenus dépendent parfois majoritairement des exportations pétrolières et gazières, la moindre parcelle de territoire ayant évidemment son importance.

740 millions de dollars : le coût induit par la piraterie

Piraterie, brigandage, trafics sont autant de fléaux qui se greffent aux conflits politiques sur fond de tensions sociales et secouent les États du golfe de Guinée. Point de passage du trafic de drogue en provenance d’Amérique du Sud mais aussi d’Asie, il est un terrain de prédilection des trafiquants d’armes, de produits contrefaits à grande échelle, comme les médicaments… La piraterie, pour sa part, a pris une ampleur inédite dans la région. Le nombre d’attaques sur des navires a doublé entre 2010 et 2012. Ses modes d’action se sont élargis : alors qu’elle s’était jusqu’à il y a peu encore limitée aux cibles liées à l’industrie pétrolière, elle touche désormais les navires de commerce et même des cibles à terre. Le coût induit par la piraterie est estimé à plus de 740 millions de dollars pour la seule année 2012. Les cargaisons volées, les demandes de rançon ou la hausse des assurances pour les armateurs sont autant de (sur)coûts qui viennent alourdir la facture. Pour 2013, le nombre d’attaques a même dépassé celui du golfe d’Aden, faisant des eaux de l’ouest africain un piège potentiel pour tout navire qui y transite.

Face à cette criminalité, les États riverains peinent encore à assurer complètement la sécurité en haute mer. Leurs moyens étatiques qui patrouillent dans la zone se révèlent pour l’heure insuffisants pour stopper les trafics et prévenir les actes délictueux. Reste la coopération multinationale, solution qui, sous l’égide par exemple de l’UE, a fait ses preuves dans la corne de l’Afrique. Différentes organisations existent déjà dans la région (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, Communauté économique des États de l’Afrique centrale, commission du golfe de Guinée). D’autres Marines sont aussi présentes : entraînement avec les marines locales, patrouilles, don de matériel….

Que ce soit les États-Unis (le gouvernement américain avait déclaré le golfe de Guinée « zone d’intérêt vital » après les événements du 11 septembre 2001) ou la France (qui y déploie en quasi-permanence un navire de la Marine nationale dans le cadre de l’opération Corymbe depuis 19901), plusieurs autres pays s’impliquent dans la création d’un système de sécurité cohérent. L’Union Européenne vient d’adopter une stratégie pour le Golfe de Guinée. La prise de conscience de l’insécurité maritime par les pays riverains est réelle. Cependant, ces initiatives de coopération s’inscrivent dans la durée pour accompagner la montée en puissance des marines de la région.

Une façade de l’Afrique ignorée

Richesses à exploiter, multiplication des tensions, États encore insuffisamment équipés pour assurer seuls l’ordre en mer, le golfe de Guinée porte les germes de potentiels conflits.

Mais alors que dans le golfe d’Aden on assiste au plus important déploiement de navires depuis la Seconde guerre mondiale (l’OTAN, l’Union Européenne, la Chine, le Japon, la Russie, la Corée ou l’Iran travaillent de concert pour sécuriser un corridor international au large de la Somalie) l’autre façade de l’Afrique ne bénéficie pas encore de la même attention.

La Marine nationale – parmi d’autres – en a conscience, un bâtiment y patrouille en ce moment même.

Aspirant David Aubron, Centre d'études stratégiques de la Marine

Le Sommet de Yaoundé

Dans le cadre de la mise en œuvre de la résolution 2039 du Conseil de sécurité des Nations unies, les chefs d’États des Communautés économiques des États de l’Afrique centrale (CEEAC) et de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ainsi que la Commission du golfe de Guinée se sont réunis à Yaoundé au Cameroun le 24 et 25 juin 2013, afin de discuter de la sûreté et de la sécurité maritime dans le golfe de Guinée. À l’issue de ce sommet historique, trois documents ont été adoptés : une déclaration, un code de conduite sur la lutte contre l’insécurité maritime dans cette région maritime de l’Afrique et un mémoire d’entente entre

les trois organisations régionales. Cette stratégie commune devrait se traduire par la création d’un Centre interrégional de la coordination chargé de la mise en œuvre de cette politique, son fonctionnement et l’arbitrage des conflits. De son côté, la France propose des experts en sécurité maritime à ces structures tout en soutenant la création d’un collège de formation à l’action de l’État en mer (AEM) dans le golfe de Guinée. Le vice-amiral d’escadre Bruno Paulmier, coordinateur pour les affaires de sûreté maritime au ministère de la Défense, participe évidemment à ces réflexions

1 Dans le cadre des opérations extérieures, la Marine nationale maintient quasiment en permanence un bâtiment dans la région depuis 1990 en opération « Corymbe ». Ce bâtiment peut intervenir dans le cade de la protection des intérêts français si la situation l’exige, contribue à notre appréciation autonome de la situation dans la zone et à l’appui d’une manœuvre terrestre le cas échéant.

Source: Marine nationale
Droits: Marine nationale

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