Allocution de départ de l’amiral Édouard Guillaud

Publié le 11 Février 2014 à 10:42

M Prigent : Marine nationale

Le 06 février 2014, à l’École navale l’amiral Édouard Guillaud, chef d’état-major des armées, faisait ses adieux à la Marine. Retrouvez l’intégralité de son discours prononcé lors d’une cérémonie.

 

Amiral,

Messieurs les officiers généraux,

Mesdames et messieurs les représentants les différentes forces de la marine,

Mesdames et messieurs les élèves-officiers,

Chers camarades,

 

Au terme de ma carrière militaire, je suis venu dire « au revoir » à la marine nationale, qui m’a tant donné, passer le flambeau à la nouvelle génération de marins que vous représentez et saluer mes compagnons d’équipage.

Aujourd’hui, c’est le chef d’état-major des armées, le chef interarmées qui parle. Presque 41 ans après mon entrée à « la Baille », 41 ans de navigation sur toutes les mers du globe et d’opérations aux quatre coins de la planète, vous comprendrez que les moments que je partage avec vous sont marqués d’une émotion particulière.

Aujourd’hui, je voudrais vous donner un témoignage.

La première chose que je voudrais vous dire, c’est que vous devez être fiers d’être des marins, et des marins français, marins d’État et marins de guerre. Nous sommes parmi les seuls au monde à disposer d’une marine océanique. C’est une marine opérationnelle, sur de multiples théâtres extérieurs comme dans ses missions permanentes d’action de l’État en mer et de dissuasion nucléaire. C’est une marine magnifique, la première en Europe, l’une des meilleures au monde tout simplement.

En entrant à la Baille, vous vous préparez à vivre une passion, celle de la mer, à concrétiser un rêve, celui de commander à la mer ; vous vous destinez à servir la France.

C’est pour cela que c’est à vous que j’ai choisi de m’adresser, à vous qui êtes l’avenir de notre marine nationale, et donc des forces armées françaises.

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Notre marine est une composante essentielle de la défense nationale.

En dehors de la mission primordiale de dissuasion, elle intervient rarement seule, de plus en plus aux côtés des armées de terre et de l’air : toute opération militaire combine des actions sur terre, sur mer, dans l’air, l’espace et le cyberespace. Et la majorité d’entre elles s’inscrivent dans un cadre multinational, car aucun pays n’est en mesure d’assumer seul le coût d’opérations longues et complexes.

L’engagement interarmées sous la bannière de l’ONU, de l’OTAN, de l’Union européenne ou de coalitions montées pour la circonstance sera votre quotidien dès votre sortie de la Baille. Votre quotidien, et rapidement une seconde nature.

Aujourd’hui, cet engagement répond à 3 caractéristiques.

Première d’entre elles, leur diversité : diversité géographique, diversité des menaces, diversité du cadre d’intervention, diversité des objectifs recherchés.

A défaut d’avoir beaucoup de moyens, cette diversité nécessite des capacités polyvalentes. C’est le choix qu’ont fait nos armées. Les FREMM, les BPC, les SNA « Barracuda », le Rafale en sont des exemples. Ce choix est le bon. J’ai pu le mesurer dans toutes les opérations récentes – celles auxquelles j’ai participé, celles que j’ai commandé.

En termes de diversité, les possibilités se sont encore élargies ces dernières années, avec l’extension des modes d’action asymétriques, sur terre comme en mer. D’autres mutations se préparent. Avec le renforcement des capacités militaires que l’on observe un peu partout hors d’Europe et, déjà, l’affirmation de nouveaux domaines de conflictualité comme l’espace et le cyberespace, nous pourrions devoir affronter des menaces plus dures et plus complexes encore que celles que nous connaissons aujourd’hui. La préservation de notre liberté d’action sur et sous le dioptre, sur les mers et dans les détroits va devenir un véritable enjeu.

Seconde caractéristique de nos engagements : leur durée. Quelques semaines pour certaines opérations, comme les évacuations de ressortissants de type Baliste, en 2006. Quelques mois pour d’autres, comme la Libye, en 2011. Bien davantage pour la plupart : 24 ans pour Corymbe, dans le Golfe de Guinée, 13 pour Enduring Freedom, au large de l’Afghanistan.

Ce qui a un coût humain, politique et financier. Ce coût impose un effort d’autant plus grand que nous sommes en période de crise économique.

Certaines capacités sont déjà au minimum. C’est le cas du porte-avions. C’est aussi, par exemple, celui des frégates de surveillance. Pour nous, marins français, couvrir le deuxième espace maritime mondial, alors que les enjeux maritimes sont en pleine croissance, est un défi. Ce sera votre défi.

Troisième caractéristique : la complexité des situations.

L’hypothèse d’une guerre interétatique ne peut être exclue, mais la plupart des conflits se développent au sein même des États.

Il y est souvent difficile de discerner : les acteurs, leurs mobiles, leurs ambitions réelles. Souvent, les lignes de fracture politiques, ethniques et religieuses sont instrumentalisées depuis l’extérieur.

La résolution de ces crises nécessite alors de raisonner à l’échelle de la région : en Asie centrale, en Afrique de l’Ouest et de l’Est, en Méditerranée orientale, c’est ainsi qu’il faut appréhender les choses.

C’est une démarche intellectuelle assez naturelle pour le marin, coutumier des grands espaces et de la complexité des problématiques. Cette qualité que l’on nous reconnaît, c’est un plus en interarmées et à l’international.

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Aujourd’hui, je peux témoigner que notre marine tout comme nos armées disposent de deux atouts majeurs.

Premier atout : leur excellence opérationnelle, leur sans faute sur tous nos théâtres d’opération.

Dans toutes leurs composantes, malgré la réduction des formats, malgré des réformes difficiles, elles démontrent : une expérience opérationnelle inégalée en Europe et qui ne souffre guère de comparaison dans le reste du monde ; un rapport coût-efficacité jamais atteint.

Pour la France, la capacité d’entrer en premier sur un théâtre, au coup de sifflet bref, puis d’engager la force armée dans la durée n’est pas qu’un concept : c’est une réalité. Nous l’avons démontré récemment en Libye et au Mali. Je pense à l’appareillage du GAN le 20 mars 2011, moins de 24h après le « Go » politique. Je pense à la montée en puissance rapide de notre dispositif au Mali, en janvier 2013, grâce au BPC.

C’est un levier d’action pour l’autorité politique, pour prendre l’initiative, convaincre et, ainsi, peser sur le cours des événements.

C’est aussi un levier d’influence opérationnelle vis-à-vis de nos alliés et de nos partenaires. A l’OTAN, à l’UE, vis-à-vis des Américains, des Britanniques, la France est plus forte, plus crédible aujourd’hui : elle est un interlocuteur privilégié, incontournable même.

Deuxième point, cette excellence repose sur quelques atouts que je qualifierais de pépites opérationnelles.

J’en retiens deux, primordiales parce que tout en découle : la réactivité et la modularité.

La première nécessite d’anticiper grâce au renseignement et à la planification, pour pouvoir décider rapidement et agir tout aussi rapidement. Cela nous savons le faire, grâce au lien direct entre le Président de la République, chef des armées, et le CEMA, grâce à l’organisation de nos états-majors, grâce au haut degré de préparation de nos forces. Je veux ici parler de la disponibilité de l’équipement, du prépositionnement d’une partie de nos forces au plus près des zones de crises, et de l’entraînement des combattants, dont certains sont en alerte permanente. Le marin à la mer apprend très vite ce que signifie passer sans délai d’une mission à une autre, d’un cadre d’action à un autre.

Deuxième pépite, la modularité, cette aptitude que nous avons à intégrer et à combiner les capacités de différentes armées en fonction des effets à obtenir. Un exemple ? Les opérations menées à Brega, en Libye, au printemps 2011, avec dans un « mouchoir de poche », l’engagement simultané de forces spéciales, d’hélicoptères et de chasseurs soutenus par des sous-marins, des frégates, des avions de patrouille maritime, de guet aérien et de ravitaillement en vol. C’est cela la modularité : à ce degré, c’est un savoir-faire maîtrisé par très peu de pays au monde.

Ces deux qualités, c’est un patrimoine, un acquis, un capital dont nous devons légitimement être très fiers, et que nous devons mettre en valeur vis-à-vis de nos partenaires.

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C’est ce qui vous attend.

Vous allez faire le plus beau métier du monde : vous allez commander des hommes et des femmes au service de votre Pays. Le commandement n’a rien d’évident : il se mérite, il se réfléchit, il se vit et donc, il se prépare. C’est pour cela que vous êtes en école d’officier.

Trois recommandations, qui reflètent les deux facettes de l’officier : spécialiste et chef militaire.

Tout d’abord: soyez des marins accomplis !

Soyez avant tout vous-mêmes : bien dans votre peau, des experts de l’action en mer. Vous devez en maîtriser tous les aspects : opérationnels, techniques, juridiques, éthiques ; ceux de votre spécialité pour commencer, puis ceux des autres spécialités. Que vous soyez surfacier, sous-marinier, aéro ou commando, vous êtes par-dessus tout des marins !

C’est un chemin d’humilité et d’excellence, qui impose une adaptation, un effort permanent, mais ce chemin est celui de la crédibilité professionnelle.

C’est un chemin qui exigera du courage : un courage physique pour tenir lorsque la mer se déchaîne, un courage moral pour entraîner vos équipages au combat vers la victoire.

Prenez exemple sur vos « loufiats Baille ». Ce que je vous raconte, eux l’ont vécu. Vous, vous allez le vivre !

Deuxième recommandation : soyez curieux et enthousiastes !

Ayez à cœur de vous perfectionner sans cesse : c’est indispensable lorsque l’on sert un domaine aussi évolutif que l’action en mer !

Ayez à cœur d’ouvrir votre esprit pour connaître toutes ses dimensions, les interactions avec les autres armées, avec nos alliés et nos partenaires internationaux.

Ayez à cœur d’ouvrir votre esprit au monde qui vous entoure. « La Jeanne » contribuera à cela.

C’est ce qui vous permettra d’être de bons marins, d’abord au sein de la marine, puis dans les structures interarmées et multinationales.

C’est ce qui vous permettra d’être inventifs, innovants, et ces qualités sont indispensables aux chefs militaires de demain.

Parce que nous vivons une époque où les changements sont de plus en plus rapides, ce qui impose de savoir évoluer plus vite.

Les changements de demain, c’est vous qui les porterez et, donc, c’est vous qui les créerez !

Enfin, dernière recommandation : soyez des leaders, c’est-à-dire des chefs !

C’est vous qui fixerez le cap, qui montrerez la route, qui donnerez du sens à l’action collective : vos hommes vous observeront et vous attendront !

Cela implique de réfléchir.

Cela implique de prendre du recul.

Cela implique d’être exemplaire, dans la tenue, dans le travail, dans les relations humaines.

Cela implique de s’intéresser à ses hommes, pour les connaître et en tirer le meilleur, pas pour vous, mais pour le succès de l’action commune, le succès de la mission.

En peu de mots ; le propre du chef, c’est de regarder devant, d’anticiper, c’est-à-dire de prévoir, d’imaginer ce qui doit être, ce qui sera. Et ce regard sur les événements, sur les gens, sur les choses s’exerce également dans l’adversité. Je dirais même : surtout dans l’adversité. C’est là qu’on a besoin d’un cap, d’une route, c’est là qu’on a besoin d’un Chef !

***

En conclusion, soyez certains d’une chose : au cours de votre carrière, vous verrez des changements que vous n’imaginez pas aujourd’hui.

En 1973, comme fistot, c’était la guerre froide, un monde qui semblait figé. Personne n’imaginait la chute du mur de Berlin. Personne n’imaginait le 11 septembre 2001. Personne n’imaginait ses conséquences, des guerres lointaines, à des milliers de kilomètres d’une Europe pacifiée. Puis ce furent les révolutions arabes. Qui saurait prédire leur issue ?

Chacun de ces moments clés de l’Histoire a entraîné une transformation profonde des missions et de l’organisation de nos armées. Celles de 2014 ont peu à voir avec celles de 1994 et a fortiori avec celles de 1974. Elles ont « maigri » et en même temps atteint un niveau d’efficacité inégalé. Aujourd’hui, c’est à vous d’entretenir le flambeau, vous qui êtes la marine de 2014 et, pour certains, serez de celle de 2054 !

Mesdames et messieurs les élèves-officiers et aspirants de l’École navale, vous avez choisi un métier passionnant et exigeant, un métier qui, si vous vous en donnez la peine, vous donnera de grandes satisfactions personnelles et collectives.

Notre communauté militaire se retrouve autour de valeurs permanentes : honneur, patrie, valeur et discipline. De ce point de vue, le midship de 1914 est proche du Marin libre de 1944 et du marin de 2014.

C’est la grandeur de notre métier de marins, la grandeur du service des armes de la France.

Je vous remercie.

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