Entretien avec le CV Denis, FRMARFOR/NOB, Mine Warfare

Publié le 9 Juillet 2018 à 15:03

© Marine nationale

« La chasse aux mines, un domaine d’excellence »

Cols Bleus : Comment la France a-t-elle acquis ses capacités de guerre des mines et pourquoi possède-t-elle un savoir-faire reconnu dans ce domaine ?

CV Denis  : Historiquement, la France a été marquée par la Seconde Guerre mondiale. De nombreuses mines sous-marines ont été mouillées le long des côtes et des ports en particulier par les marines allemande et italienne pour empêcher les débarquements et l’attaque de leurs bases et par les alliés anglais et américains pour interdire les sorties de sous-marins. À la fin de la guerre, il a fallu déminer les côtes françaises. Cela a été l’élément déclencheur de la constitution d’une force de guerre des mines conséquente. En 1945, il n’existait que le dragage(2) mécanique (section des orins) ou à influence (simulation de la signature magnétique ou acoustique d’un navire). Du fait de ce procédé, certaines mines n’ont pas été activées au moment du dragage, et sont donc restées sur le fond.

À partir des années 1960, nous avons commencé à mettre au point un système de chasse aux mines par la détection des engins posés sur le fond et avons continué le déminage. Parallèlement, la Guerre froide a nécessité de maintenir cette capacité de lutte contre les mines face à la menace que faisait peser l’Union soviétique et le Pacte de Varsovie sur l’Europe occidentale. L’un des axes d’effort était de garantir qu’en cas de conflit, les ports français de l’Atlantique, de la Manche ou de la Méditerranée ne pourraient pas être bloqués par un minage ennemi afin de permettre l’arrivée des renforts américains et du ravitaillement. Nous avons donc continué à développer une force de guerre des mines basée sur des dragueurs et des chasseurs de mines. Ensuite, à partir des années 1970, il a fallu assurer la sécurité de la Force océanique stratégique. Le but : garantir la liberté de mouvement de nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), en particulier lors de leur transit dans les approches brestoises. De la même manière, le domaine de la plongée sous-marine s’est adapté au contexte et au besoin. La Marine nationale a ainsi dû faire évoluer ses doctrines, ses matériels, sa technologie pour aboutir aujourd’hui à des marins hautement qualifiés mettant en œuvre des matériels parmi les meilleurs du monde (sonars, appareils de plongée). Les résultats de nos chasseurs de mines et de nos groupements de plongeurs démineurs (GPD) en opérations ou exercices de guerre des mines (GDM) en font un domaine d’excellence en Europe.

 

CB : Quelles sont les missions et les enjeux de la guerre des mines ?

CV D. : La guerre des mines s’inscrit dans toutes les fonctions stratégiques. En premier, il s’agit de garantir la dissuasion nucléaire et la sécurité des moyens qui la mettent en œuvre, à savoir les SNLE à Brest et le porte-avions Charles de Gaulle à Toulon. L’objectif est que ces moyens puissent opérer librement depuis leur port-base. Ensuite, il s’agit de protéger le territoire en assurant la sécurité et le fonctionnement de nos ports commerciaux d’importance vitale. Dans la continuité, la connaissance et l’anticipation nécessitent d’engranger des informations sur des zones potentielles d’opérations. C’est une garantie pour intervenir plus rapidement et plus efficacement au profit du groupe aéronaval, de nos forces sous-marines, navales ou amphibies et de la navigation commerciale pour contrer une menace mines (détroits, routes maritimes). La Marine française est en particulier intervenue dans le golfe Arabo-Persique après les minages réalisés par les belligérants lors de la guerre Iran-Irak puis de la guerre du Golfe, dans les années 1980-1991.

 

CB : Aujourd’hui, comment évaluez-vous la menace mines ?   

CV D. : La menace évolue et se perfectionne. Les mines peuvent être conçues pour être moins facilement détectables par des chasseurs de mines tout en améliorant leurs capacités de détection des navires. Toutefois, les modèles de mines les plus anciens conservent toute leur efficacité. C’est le cas des mines à orin à contact, développées à la fin du XIXe siècle. Elles peuvent être fabriquées facilement par des groupes non-étatiques, comme cela a été signalé au Yémen en 2017. Il faut donc tenir compte de la menace représentée par des marines de guerre ou des groupes non-étatiques qui pourraient employer cette arme et la développer pour menacer notre sécurité. Les plongeurs démineurs français prouvent régulièrement leur niveau d’excellence grâce à notre organisation efficace, à une formation pointue et de qualité et d’excellents équipements qui continuent d’évoluer. Malgré la livraison de nouveaux systèmes pour limiter au maximum l’exposition de l’homme dans le champ de mines, les plongeurs démineurs restent les spécialistes contre les engins explosifs improvisés dans le monde maritime. Nous avons encore plus besoin d’eux à l’avenir avec la permanence de la menace terroriste. Le drone ne remplacera pas le plongeur.

 

 

 

 

 

CB : Comment maintenir le niveau de compétences ?

CV D. : C’est un processus continu. Pour maintenir notre niveau et notre savoir-faire dans le domaine de la guerre des mines, nous « profitons » en partie de la « malchance » de la France d’avoir subi de nombreux minages le long de ses côtes. Cela nécessite des opérations régulières et un maintien permanent des savoir-faire pour trouver de vraies mines ou des restes explosifs des conflits passés, et intervenir pour les détruire. Cela conforte également la motivation et l’entraînement de nos équipages, que ce soit des chasseurs de mines ou des groupes de plongeurs-démineurs (GPD). Ils font le même métier en tant de paix ou de guerre et ont la satisfaction de voir concrètement l’aboutissement de leurs efforts. Par ailleurs, les matériels de recherche sous-marine évoluent, que ce soit les sonars pour plongeurs d’armes, ceux tractés par des embarcations ou des bâtiments, les drones sous-marins avec sonars ou des caméras pour l’identification. Cela requiert la mise au point de notre doctrine pour accompagner ces nouvelles capacités. Enfin, les chasseurs de mines et les GPD participent régulièrement à des activités et entraînements, en France et à l’étranger, en particulier dans le cadre de l’OTAN. 

Certains entraînements sont particulièrement complexes : opérations amphibies (exercice Catamaran en juin) ou déminage portuaire (exercice Cutaway 18 à Port-Vendres) ou terrestre (exercice C-IED Northern Challenge).

 

CB : Quel est le bilan des dernières opérations ?    

CV D. : En 2017, nous avons mené une opération majeure dans le golfe Arabo-Persique avec le déploiement d’un groupe de guerre des mines qui a opéré pendant 4 mois afin d’entretenir notre connaissance de la zone et montrer notre capacité de projection. Nous participons aussi, aux côtés de nos alliés de l’OTAN, à l’opération Open spirit, et nous envoyons tous les ans un à deux chasseurs de mines le long des côtes des pays baltes très affectées par les minages de la Seconde Guerre mondiale. La guerre des mines est un sport d’équipe (avec des capacités variées) et un sport de masse (avec de nombreuses unités) pour déminer des zones étendues. Les chasseurs de mines et les GPD détruisent chaque année 50 tonnes de munitions le long des côtes françaises.

 

CB : Comment êtes-vous intégré à l’OTAN dans le système guerre des mines ?

CV D. : Beaucoup de nations de l’OTAN disposent d’une force de guerre des mines. Nous sommes totalement interopérables avec nos alliés, avec lesquels nous partageons la même doctrine et travaillons régulièrement. Nous disposons aussi d’un centre de données qui répertorie nos connaissances sur nos zones d’opérations et qui peut dialoguer avec les centres de données des autres nations de l’OTAN. Nous organisons des exercices et entraînements de guerre des mines et nous invitons nos partenaires et alliés. Ainsi, en septembre prochain, une quinzaine de bâtiments et unités françaises et alliées seront réunis à Toulon pour l’exercice Olives Noires. Nous envoyons également nos unités à l’étranger s’entraîner avec les marines de l’OTAN.

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