Entretien avec le contre-amiral François Rebour, commandant la Force maritime des fusiliers marins et commandos

Publié le 19 Décembre 2017 à 16:07

© J.-P. PONS /MN - Le CA François Rebour et le président de la République Emmanuel Macron, lors de sa visite sur la base des fusiliers marins et commandos (Basefusco) à Lorient, le 1er juin 2017.

« Il nous faut être robuste dans notre vision, notre identité, notre “système d’hommes” »

 

COLS BLEUS : Amiral, qu’en est-il de la vision Forfusco 3.0, pour transformer la Force face aux exigences de la prochaine décennie ? 

CA FRANÇOIS REBOUR : Après la revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017, les grands déterminants mis en avant par Forfusco 3.0 conservent toute leur pertinence : menace terroriste qui mute et s’élargit ; pression migratoire ; politiques de puissance à l’Est, en Asie et ailleurs ; déni d’accès et de zone ; accélérations technologiques. Les grands ancrages et axes d’efforts posés par ce document sont plus que jamais primordiaux : l’unité de la Force, la consolidation de l’identité professionnelle des commandos et des fusiliers marins, la résilience du « système d’hommes » Forfusco, l’élargissement et la montée en gamme rapide des capacités clés, notamment dans les domaines naval et subaquatique. Pour la Forfusco comme ailleurs, face à un monde ambigu, incertain et à rupture rapide, il nous faut être robuste dans notre vision, notre identité, notre « système d’hommes ». Il nous faut être rapide et agile dans la décision et l’opérationnalisation des nouvelles technologies, de façon intégrée et synchronisée avec la Marine Horizon 2025.

 

CB : Vous êtes très attaché à la notion d’intégration des capacités de la Forfusco avec les autres moyens de la Marine. Pourquoi ? Pour quels attendus spécifiques ? 

CA F. R. : C’est le contexte stratégique qui impose d’être ambitieux et de ne rien lâcher dans ce domaine. Les faits sont déjà là. Il n’y a déjà pratiquement plus aucun bâtiment de la Marine déployé sans un détachement de fusiliers marins. Leurs savoir-faire spécialisés sont nécessaires pour des opérations de contrôle et d’interdiction en mer qui ne sont plus les simples opérations de visite d’il y a quelques années. Tout comme pour la défense de nos bâtiments, hors port-base, face à des agressions qui elles aussi se sont durcies. De même, les actions spéciales en mer ou à partir de la mer doivent s’adapter aux techniques de nos adversaires, qui sont montés en gamme en matière d’ISR (Intelligence Surveillance and Reconnaissance) et d’armes. En mer, plus qu’ailleurs encore, il faut plus que des forces spéciales pour les opérations spéciales. Il nous faudra davantage agir au loin et de plus loin, à partir de nos frégates, BPC, sous-marins. L’interopérabilité est un enjeu majeur car il y a un risque latent de déclassement des moyens. Et comme nous le vivons déjà de façon permanente ces dernières années, c’est sur cinq zones maritimes en permanence que ces renforts sont nécessaires. 

 

CB : La fidélisation des fusiliers marins reste un enjeu majeur. Où en êtes-vous sur ce sujet ?

CA F. R. : Nos jeunes fusiliers marins, et certains de leurs gradés, peinent aujourd’hui à poser une vision et un projet dynamique de réalisation professionnelle et personnelle dans les unités de fusiliers marins pour des raisons bien identifiées : rythme d’engagement trop important ; dotation en équipement inappropriée sur certains segments ; volet maritime embarqué et outre-mer trop peu marqué ; frustrations – communes avec le reste de la Marine – liées à certaines difficultés de soutien, à la rémunération et au logement.

Nous sommes au poste de combat dans tous ces domaines ; et, point par point, au sein de chaque domaine. Mais la constante de temps de chaque question s’échelonne de 2 à 5 ans. Notre principal handicap est, à ce jour, l’impatience des plus jeunes ! Les effectifs montent doucement, les équipements arrivent peu à peu ; les cadres et rythmes d’emploi s’améliorent sur certains segments… Tout cela va dans le bon sens mais ne va pas aussi vite et n’est pas aussi synchronisé que souhaité. Mais la « forêt » pousse et je reste confiant sur le résultat d’ensemble à moyen terme.  

 

CB : Depuis bientôt deux ans, les fusiliers marins vont cependant davantage outre-mer et sont déployés plus régulièrement sur les bâtiments, en particulier les BPC, quel retour d’expérience en tirez-vous ?

CA F. R. : Même si à ce jour ce n’est pas encore comme je le souhaiterais, il est vrai que le soleil ne se couche plus sur les engagements opérationnels des unités de fusiliers marins (UFM) : Paris, golfe de Guinée, Djibouti, Nouméa… Par exemple, une vingtaine d’entre eux a participé à un exercice amphibie à Guam, dans le Pacifique ! Non seulement nos fusiliers marins en sont très heureux, mais ce sont aussi des temps organiques privilégiés pour monter rapidement en gamme dans les domaines des métiers navals, tels la lutte contre les activités illicites en mer ou l’appui à la manœuvre amphibie.

 

CB : Le commando Ponchardier, créé le 11 septembre 2015, a fêté ses deux années d’existence en septembre dernier. Quel est le bilan de ce dernier-né des commandos marine ?

CA F. R. : Le commando Ponchardier, comme le commando Kieffer, sont des vraies success stories stratégiques pour la Marine et la Forfusco. Il n’y a plus une mission commando qui ne marie pas des compétences de Ponchardier, Kieffer et des cinq autres commandos historiques. À deux ans, on marche, on s’exprime et l’on progresse très vite. C’est le cas de Ponchardier ! Le commando est bien dans ses marques, ses quatre escouades – mer, terre, air et moyens spéciaux – fonctionnent bien, et l’unité progresse rapidement pour gagner en capacité d’innovation et d’amélioration capacitaire. L’un de nos grands chantiers est celui de la pleine opérationnalisation de l’Ecume en tant que « système » complet, opérant avec et au profit d’une force navale en mer.

 

CB : Un mot sur le commando Kieffer qui célèbrera ses dix ans l’année prochaine ?

CA F. R. : En dix ans, son effectif a triplé. Son organisation s’est consolidée autour de deux tâches opérationnelles : l’appui au commandement tactique des opérations et l’appui aux actions spéciales dans les domaines de la guerre électronique, du cyber, des drones et capteurs, de la cynotechnie offensive, du NRBC (Nucléaire, radiologique, biologique et chimique) et de l’EOD-MUNEX (Explosive Ordnance Disposal pour neutralisation enlèvement et destruction de munitions ou d’engins explosifs). Tout comme Ponchardier, sa singularité est qu’il est largement bâti à partir de volontaires de tous horizons issus de la Marine, qui apportent leur expertise particulière à la communauté des commandos marine natifs de l’École des fusiliers marins. Plutôt qu’improviser les commandos en experts de domaines de plus en plus complexes, il s’agit d’aller chercher les meilleurs experts dans le vivier métier qui les a fait naître. Le commando Kieffer rassemble ainsi aujourd’hui plus d’une douzaine de spécialités ou métiers différents, lesquels s’imbriquent aux fusiliers marins commandos par une alchimie humaine fondée sur l’aguerrissement. 

 

Une force duale 

La Forfusco rassemble 3 191 marins (hors personnel civil et réservistes), avec un taux de renouvellement annuel de 11 %. Son état-major compte 92 officiers et officiers mariniers. Il est implanté sur le site de la Basefusco à Lorient, de même que 6 des 7 unités commandos et que l’École des fusiliers marins. Force duale, elle regroupe et pilote en synergie deux composantes : les fusiliers marins et les commandos marine.

Les fusiliers marins

La spécialité compte 2879 fusiliers marins (dont 1 947 dans la Forfusco et 932 hors de la Forfusco) parmi lesquels 250 maîtres-chiens, répartis en 2 groupements (Toulon et Brest) et 7 compagnies (Cifusil). Les fusiliers marins arment également 6 équipes d’Aide à la recherche et à la détection des stupéfiants (ARDS), composées d’un maître-chien et de son animal, et 12 équipes d’Appui à la recherche et à la détection des explosifs (ARDE), de même composition.

Les commandos marine

Les 7 unités de commandos marine comptent au total 524 marins certifiés commandos. Elles comportent des groupes spécialisés : 3 en contre-terrorisme et libération d’otages (CTLO), 3 en équipes spéciales de neutralisation et d’observation (ESNO), des nageurs de combat. Elles ont à leur disposition 70 véhicules tactiques et une vingtaine d’embarcations rapides pour commandos (ERC).

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